Le G4 de Paris à la manoeuvre

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Le 4 octobre 2008, Nicolas Sarkozy réunit à l'Élysée les leaders des principales économies européennes. Face à la débâcle financière, l'Europe doit parler d'une seule voix. Hélas, le concert du G4 tourne à la cacophonie.

Sur le perron de l'Élysée. Nicolas Sarkozy accueille Angela Merkel. Tous deux savent que la diplomatie est comme l'opéra : le ténor et la soprano doivent se regarder tendrement en roucoulant leur duo, même s'ils ne peuvent pas se supporter. « Vous prenez ce qu'a dit Angela Merkel, vous le traduisez en français et c'est exactement ce que je pense », aIrme avec aplomb le président de la République. Qu'a donc dit la chancelière allemande, qui a exprès bousculé le protocole pour s'adresser à la presse avant d'entrer en réunion ? Quelques aimables banalités ? « Je suis très contente que nous nous rencontrions pour préparer les activités du G8 et parler aussi des situations dans nos diUérents pays » ? et puis une phrase en pur acier de la Ruhr : « Chaque pays européen doit prendre ses responsabilités au niveau national. » À chacun de se débrouiller pour sauver ses banques, point. Le président français pense exactement le contraire, et l'énonce dans la foulée : « À un problème mondial, il faut une réponse mondiale. Et dans le monde d'aujourd'hui, l'Europe doit aIcher la volonté de présenter une solution. Ça rassurera tout le monde. »

C'est sur ce malentendu éclatant que s'ouvre le mini-sommet que les journaux ont baptisé « G4 », pour groupe des quatre : un format complètement inédit puisqu'il rassemble les quatre pays européens membres du G8, c'est-à-dire l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et l'Italie, plus trois présidents transnationaux, José Manuel Barroso, de la Commission de Bruxelles, Jean-Claude Trichet, de la Banque centrale européenne, et Jean-Claude Juncker, de l'Eurogroupe (zone euro). En ce second semestre 2008, Nicolas Sarkozy est le président en exercice de l'Union européenne. Lui qui aime l'action, il est servi. Il a eu à gérer une crise diplomatique durant l'été, quand la guerre a éclaté entre la Géorgie et la Russie. Et depuis trois semaines, le système financier international est en train de se désagréger.

Une conviction habite Nicolas Sarkozy : la politique doit répondre présent quand les choses vont mal. Or l'autorité politique suprême, la présidence des États-Unis d'Amérique, a été bafouée quelques jours plus tôt, déclenchant une nouvelle onde de panique sur les marchés mondiaux. Le lundi 29 septembre, la Chambre des représentants a rejeté, par 224 voix contre 200, le plan Paulson de 700 milliards de dollars destiné à sauver les banques en leur rachetant leurs actifs toxiques. Les élus n'ont pas tenu compte de la mise en garde solennelle de George W. Bush, annonçant le chaos si le plan n'était pas adopté. Le président sortant avait mis tout son poids dans la balance. Sachant que ce poids n'était plus grand-chose après deux mandats placés sous le signe de la catastrophe, il avait convoqué, à la veille du week-end, les deux candidats à sa succession, John McCain et Barack Obama. Tous deux lui avaient apporté leur soutien. Mais cette union sacrée n'a pas suI : le vote « non » a rassemblé nombre de démocrates, pris de nausée à l'idée de donner un chèque en blanc à Wall Street, et nombre de républicains, indignés de voir l'État s'immiscer dans l'économie, à rebours de tout ce qui était proclamé depuis huit ans. Dès l'annonce du vote, le Dow Jones a plongé de 7 %, une chute plus brutale encore qu'après la faillite de Lehman Brothers deux semaines plus tôt.

Nicolas Sarkozy a réagi au quart de tour. Si la politique flanche côté américain, il est vital que l'Europe parle, et si possible d'une seule voix. Pas question d'attendre une réunion à 27 et d'aller cajoler, un à un, Danois, Grecs ou Lettons. D'où l'idée de convoquer un minisommet des quatre plus grandes économies européennes : le prétexte de la préparation du G8 fera l'aUaire ; l'important est d'aller vite et de ne pas alourdir la discussion en invitant les « moyens-grands » de l'Union européenne que sont l'Espagne, les Pays-Bas ou la Pologne. Il parvient sans trop de mal à convaincre Gordon Brown, Angela Merkel et Silvio Berlusconi de rallier Paris dès le samedi après-midi. Tous sont de grands politiques. Ils savent que dans les moments d'incertitude extrême, le devoir des gouvernants est d'agir, de se montrer, de s'exprimer. Chacun dans son pays doit faire face à l'angoisse des déposants qui commencent à retirer leur argent des comptes en banque, et au risque bien réel du credit-crunch, le tarissement des crédits, qui prélude à la récession économique avec son cortège de faillites et de destructions d'emplois. Pour rassurer l'opinion, chacun est prêt, pour une après-midi, à oUrir à Nicolas Sarkozy le rôle dont il raUole, celui de catalyseur international.

Mais quand ils arrivent à l'Élysée, le samedi 4 octobre, la météo internationale a déjà changé. George Bush et ses équipes ont travaillé d'arrache-pied avec les élus du Congrès pour faire adopter de toute urgence une nouvelle mouture du plan Paulson, un peu plus exigeante pour les banques, un peu plus généreuse pour les citoyens américains surendettés. Et le jeudi 2 au soir, c'est passé ! Les marchés financiers ont aspiré comme une bouUée d'éther cette bonne nouvelle : à Washington, il y a de nouveau des pilotes dans l'avion. Du coup, les yeux se braquent sur l'Élysée : les Européens sauront-ils accoucher eux aussi d'un plan crédible capable de sauver leur système financier ?

Malheureusement, les quatre leaders n'arrivent pas dans cet état d'esprit. Sarkozy veut du contenu politique. Dans son discours de Toulon, une semaine plus tôt, il réclamait la fin des « dogmes » économiques. Par là il visait le capitalisme financier sans limites, aussi bien que le carcan du traité de Maastricht, avec ses seuils de déficits, sa concurrence à tous crins et son interdiction de l'intervention publique. Il veut avoir les mains libres et pour cela obtenir l'accord de ses pairs européens.

Gordon Brown veut sauver le système financier. Il en a été l'un des principaux artisans et son pays en a profité plus qu'aucun autre. Il entend bien réparer l'engin pour qu'il reparte. Et son plan est déjà prêt.

Silvio Berlusconi veut montrer aux Italiens qu'il est présent à une réunion importante. Pour le reste, il considère que ses banques n'ont pas trop à se plaindre et que l'Italie s'en tirera une fois de plus.

Angela Merkel veut surtout qu'on la laisse tranquille. Elle est dans une situation compliquée puisqu'elle dirige un gouvernement de coalition avec ses adversaires sociaux-démocrates et qu'ils se présenteront tous devant les électeurs dans moins d'un an. La finance, cette scientifique est-allemande n'y a jamais rien compris, et elle n'aime pas ça. S'il faut signer de grandes déclarations sur la moralisation du capitalisme, pas de problème. Mais il y a une chose qu'elle n'acceptera pas, c'est que l'Allemagne paye pour les autres. Elle est arrivée furieuse d'une interview donnée trois jours plus tôt par Christine Lagarde à la presse allemande, où la ministre française suggérait la création d'un fonds européen de 300 milliards pour aider les banques européennes en diIculté. Angela Merkel a exigé un démenti public de Nicolas Sarkozy, qu'elle a obtenu. Sauver des banques allemandes, elle l'a déjà fait à plusieurs reprises, depuis l'été 2007. Hypo Real Estate, encore, quelques jours plus tôt, pour 35 milliards d'euros, le plus gros sauvetage de l'histoire allemande. Alors, c'est chacun pour soi, et les vaches seront bien gardées. Sans crainte de se contredire, la chancelière allemande dit son mécontentement devant l'initiative prise par l'Irlande la veille : garantir tous les dépôts bancaires pour deux ans. Scandaleux cavalier seul, qui risque de distordre la concurrence, tranche Mme Merkel...

Il n'y aura donc pas de « plan Paulson européen ». Pas de chiUrage des secours disponibles pour sauver les banques. Pas de démarche commune. Pas d'harmonisation des protections oUertes aux déposants. C'est clair : l'Europe n'a pas de solution politique. À l'ouverture des Bourses, le lundi, les marchés sanctionneront à leur façon l'échec de la tentative Sarkozy : à Paris, le CAC 40 tombe de 9,04 %, du jamaisvu depuis sa création. Et la dégringolade est générale, sur toutes les places de la planète.

Dès le samedi 4 octobre au soir, pourtant, l'intransigeance de la chancelière allemande a été ébranlée. Au moment où elle réitère, une fois de plus, sa volonté d'agir seule, un de ses conseillers lui fait passer un mot : le sauvetage d'Hypo Real Estate a échoué. Il faudra sans doute débourser 100 milliards d'euros. Et garantir tous les dépôts bancaires allemands. Angela Merkel vient de réaliser l'ampleur de la crise. Une semaine plus tard, elle jouera enfin collectif. À 24 heures près, l'Europe aurait pu présenter un front uni.

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