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ÉconomieInternational

UBS dans les filets du fisc

Sophie Gherardi

Publié le 11 août 2009 à 07:06 - Mis à jour le 04 février 2010 à 10:09

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À cause de l'Amérique, la Suisse n'est plus la Suisse ! UBS, fleuron bancaire de Zurich, a essuyé en 2008 les pires pertes de l'histoire helvétique. Pire, bien pire, sous la menace d'une interdiction d'exercer aux États-Unis, elle a accepté de livrer les noms de ses clients américains au fisc, le redoutable Internal Revenue Service.

Steven Michael Rubinstein n'a aucune raison de connaître personnellement Igor Oleniff:. Steven habite la Floride. Il est riche, mais sûrement pas autant que l'immigré russe qui a gagné des milliards dans l'immobilier en Californie. En tout cas, s'il n'y avait pas eu Igor, Steven ne risquerait pas aujourd'hui d'aller en prison. Ce qui les relie, c'est leur banque. Clients d'UBS l'un et l'autre, ils ont planqué tout ce qu'ils pouvaient en Suisse, hors d'atteinte du fisc américain. Du moins le croyaientils. Car le mythique Internal Revenue Service, plus connu sous son sigle d'IRS, les a ferrés comme des poissons : Igor, en avril 2006, et Steven, en avril 2009. Entre ces deux dates, l'une des toutes premières banques mondiales, UBS, a été littéralement laminée et une grosse fâcherie a assombri les relations diplomatiques entre Berne et Washington. Mais n'anticipons pas.

Olenicoff, le promoteur californien, est un très gros poisson, soupçonné d'avoir fraudé le fisc pour un montant de 200 millions de dollars. Les inspecteurs ont débarqué chez lui un beau jour, bardés de preuves, et ils lui ont mis le marché en main : soit livrer l'identité de ceux qui l'aidaient à frauder, soit passer dix ans derrière les barreaux. Son choix a été vite fait. Il a dénoncé son contact chez UBS, un certain Bradley Birkenfeld. La quarantaine, fils de famille de la région de Boston, ce dernier compensait un notoire manque de talent par un notoire manque de scrupules. Il s'était fait recruter par UBS à Genève en 2001, en provenance de chez Barclays, avec la promesse d'apporter à la banque des brassées de clients comme Igor Olenicoff. De riches Américains alléchés par le secret bancaire suisse. Qu'on le veuille ou non, la vieille Europe séduit toujours : il faut voir leur air fasciné lorsqu'on leur explique la cryptologie du logo d'UBS, les trois clés médiévales entrecroisées qui signifient confiance, sécurité et discrétion.

Quand les limiers du fisc américain lui mettent la main au collet, Brad Birkenfeld accepte immédiatement de coopérer. Il a quitté UBS depuis deux ans, en mauvais termes, et il connaît les techniques par coeur. Les clients sont recrutés dans des événements mondains comme les régates de Newport ou Art Basel Miami Beach, une foire d'art contemporain sponsorisée par UBS. On les invite tous frais payés dans des paradis fiscaux comme Panama, le Liechtenstein ou les îles Caïmans. Là, on ouvre pour eux des comptes au nom de sociétés fictives. La Suisse, elle, ne mange pas de ce pain-là : n'at- elle pas signé des accords internationaux ? Ses lois n'interdisent- elles pas d'encourager la fraude fiscale ? C'est donc à partir des centres o:shore que sont déployés des services très personnalisés : falsification ou destruction de documents, pseudoprêts qui sont en fait des virements, achat d'oeuvres d'art ou de bijoux pour le compte du client. Brad Birkenfeld raconte comment il a bourré un tube de dentifrice de diamants pour passer les contrôles d'aéroport et les apporter personnellement à Igor Olenicoff. Utiliser comme mule un authentique banquier ayant pignon sur rue à Genève et Zermatt, quelle classe !

Grâce aux révélations de Birkenfeld, la justice américaine monte d'un cran. En avril 2008, un gros bonnet d'UBS tombe dans ses filets : Martin Liechti, le patron de la gestion de fortune aux Amériques, arrêté lors d'une escale à Miami. Pendant trois mois, avec obstination, le Suisse invoque le cinquième amendement et refuse de parler. Pour lui, le principal reste la loi helvétique qui protège le secret bancaire. Moins coriace, le directeur général financier de la gestion de fortune UBS, Mark Branson, finit par se mettre à table. Il admet l'existence des comptes o:shore et présente les excuses de la banque. L'a:aire prend un tour diplomatique. Les États-Unis adressent une demande d'entraide judiciaire à la Suisse pour obtenir les noms de 255 clients d'UBS qu'ils soupçonnent de fraude fiscale. L'automne 2008 se passe sans réaction des Suisses. S'ils tentent exprès de faire traîner l'a:aire, ce n'est pas mal vu : la crise financière s'est abattue sur le système bancaire mondial et les gouvernements ont d'autres chats à fouetter. Celui de Berne ne fait pas exception, obligé de renflouer UBS à la mi-octobre, en entrant à son capital. C'est qu'elle en a fait, des folies, l'austère banque de Zurich ! Sous l'impulsion de son président, Marcel Ospel, « le Bâlois américanisé », elle est allée concurrencer les cadors de Wall Street, les Merrill Lynch, Goldman Sachs ou Lehman Brothers. Pour faire mieux qu'eux, elle a fait pire : encore plus de subprimes, encore plus d'e:ets de levier et de « proprietary trading », cette spéculation e:ectuée pour le compte propre de la banque, encore plus d'émissions obligataires déraisonnables. Devenue entre 2004 et 2006 le numéro un mondial sur le marché le plus risqué, celui des crédits hypothécaires titrisés (« asset based securities »), la division banque d'a:aires d'UBS s'est enivrée de profits et de bonus extravagants. Euphorie aidant, la rivalité entre ses deux équipes américaines, celle du trader virtuose John Costas, et celle du spécialiste des marchés d'actions Huw Jenkins, empêche toute réflexion sereine sur la bulle financière. Si bien que lorsque la crise des subprimes éclate, à l'été 2007, UBS tombe de haut. En trois trimestres, ses pertes e:aceront tous les bénéfices engrangés depuis 2001 sous la houlette de Marcel Ospel. Dûment enrichi, l'ancien « wunderkind » de la banque suisse est contraint de sortir par la petite porte au mois de juin 2008.

Il n'aura donc pas assisté en direct à la suite du feuilleton « UBS contre IRS », où la banque suisse joue le rôle du méchant. Il faut dire qu'à l'heure de la crise financière, UBS est mal placée pour gagner la bataille de l'opinion. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel réclament davantage de régulation financière, la question des paradis fiscaux est mise sur la table des négociations du G20. Les autorités américaines, après l'élection de Barack Obama, ont changé de ton. Elles menacent UBS de lui retirer sa licence aux États-Unis si elle ne livre pas les noms de ses clients américains. La dissuasion massive ! UBS rend les armes. Le 18 février 2009, elle accepte de fournir les 255 noms, avec l'aval de l'Autorité suisse des marchés financiers, et de payer une amende de 780 millions de dollars : 380 millions pour les profits qu'elle a réalisés sur ses « opérations transfrontalières » et 400 millions correspondant aux impôts qu'elle aurait dû prélever à la source sur les revenus litigieux si elle avait respecté la réglementation. Quelques jours avant ce Trafalgar, elle a publié ses pertes pour 2008 : 17,2 milliards de dollars, un record absolu dans l'histoire de la Suisse. Annus horribilis ! Loin de s'estimer satisfait, l'IRS exige désormais qu'UBS dévoile l'identité de ses 52.000 clients américains. En Suisse, c'est un tollé. Cette fois, le pays tout entier se sent humilié et menacé. Le secret bancaire, longtemps considéré comme un mal nécessaire, devient d'un coup un emblème patriotique. Et puis, que diantre, c'est la loi ! Réuni à la hâte le 20 février, le tribunal administratif fédéral interdit à UBS de révéler les noms demandés. Trop tard. La banque suisse a déjà commencé à transmettre des fichiers.

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À Boca Raton, en Floride, Steven Michael Rubinstein, 55 ans, vit sans le savoir ses dernières semaines de tranquillité. L'industrie du yachting pour laquelle il travaille ne marche plus aussi bien depuis que la bulle financière a éclaté, c'est un fait. Mais il a de quoi voir venir. Il possède de l'or, le meilleur placement qui soit en temps de crise : ses 2 millions de dollars en kruggerrand, la fameuse pièce d'or sud-africaine, dorment bien à l'abri sur un compte suisse. UBS gère aussi pour lui un portefeuille de titres de 4,5 millions de dollars. Ce serait bien le diable si ce géant de la gestion de fortune n'était pas capable de limiter la dépréciation de son petit capital en attendant que la Bourse remonte. Steven a entendu parler par la presse des démêlés d'UBS avec la justice de Floride : il sait que Raoul Weil, un des responsables de la banque, a été inculpé en janvier pour complicité d'évasion fiscale. Pourtant, s'il y a une chose que Steven n'imagine pas un seul instant, c'est que ces gens, sur le pas de sa porte, sont des agents de l'Internal Revenue Service. Et que sur le document qu'ils lui tendent figurent tous ses comptes auprès de la banque suisse UBS, avec le détail des mouvements depuis 2001. Convoqué au tribunal de district de Fort Lauderdale le 2 avril 2009, Steven Michael Rubinstein devient le premier citoyen américain mis en examen pour fraude fiscale dans l'a:aire UBS. Le co:re-fort suisse a parlé !

Sophie Gherardi

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