Le directeur de l'agence française de développement dresse le bilan de son action

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Jean-Michel Severino se félicite d'avoir repositionné l'AFD sur le continent africain. Alors que son mandat s'achève, son directeur estime qu'il est temps d'étendre le périmètre d'action de l'agence.

La Tribune - Votre mandat à la tête de l'Agence française de développement s'achève le 26 avril. Quel bilan faîte vous de ces neuf années ?

Jean-Michel Severino - J'ai hérité d'une maison très bien gérée disposant de deux atouts de taille. Des fonds propres importants dépassant 60% des engagements et un personnel de grande qualité. Le problème était que l'essentiel de l'activité se concentrait sur des prêts concessionnels à des Etats africains pour la plupart en faillites.

L'enjeu à mon arrivée était donc de repositionner l'AFD. On a fait un pari sur l'Afrique en partant de l'idée que l'heure du continent avait sonné et que les africains eux-mêmes étaient devenus le principal moteur de la croissance. On a donc cherché des entreprises, des collectivités locales et des Etats avec lesquels travailler. Nos engagements sur le continent sont ainsi passés de 500 millions d'euros en 2001 à 2,5 milliards aujourd'hui.
Le deuxième pari était celui de la Méditerranée, aujourd'hui validé avec le projet d'Union pour la Méditerranée. Le troisième pari fut celui des pays émergents où l'agence était alors totalement absente. L'enjeu était évidemment la soutenabilité environnementale de la croissance de ces pays. Il s'agissait d'une véritable rupture conceptuelle. Et, il a fallu beaucoup de temps et d'énergie pour convaincre qu'il s'agissait d'un enjeu majeur. Les prêts AFD ont permis de réduire les émissions de CO2 de 10 millions de tonnes par an, l'équivalent de la moitié du parc automobile français. Enfin, l'AFD a réduit la voilure sur les DOM/TOM sans en sortir puisque nos engagements y atteignent toujours un milliard d'euros.

N'y a-t-il pas un risque de dispersion ?
En 2001, l'AFD était la seule agence de développement avec une activité et une vision purement africaine alors que les autres agences, comme l'agence allemande KFW qui était alors la grande référence, étaient partout présentes et prospères. La force de la KFW était justement d'avoir une approche globale des sujets. Nous n'avons fait que rattraper le temps perdu. Avec l'AFD, la France est aujourd'hui en position de proposer des valeurs et un savoir faire français dans un monde du développement dominé par une vision très anglo-saxone .

N'aurait il pas fallu en faire davantage sur l'Afrique ?
L'AFD ne pouvait pas aller plus vite. L'agence a multiplié par cinq ses engagements en Afrique subsaharienne en dix ans ! Et, puis, et c'est un point sur lequel nous insistons rarement, mais nos prêts pour la lutte contre le changement climatique constituent une activité très rentable pour l'agence puisqu'ils ne sont pas concessionnels. Sur les trois dernières années, l'agence a versé pour un milliard d'euros de dividende à l'Etat. J'ai le sentiment d'avoir participé à la construction de la banque internationale de développement de l'Etat français.

Faut il étendre davantage encore le périmètre d'action de l'AFD ?
Je le pense. L'AFD pourrait jouer un rôle important sur la formation des élites dans les pays en développement. L'AFD pourrait tout à fait devenir le banquier de l'enseignement supérieur et de la recherche. Dans le domaine de l'alimentation, grand défi du XXIéme siècle, l'AFD pourrait également participer au transfert des technologies et du savoir faire français afin de réduire la pression sur l'eau et les sols en Chine, par exemple.

Mais l'AFD ne peut pas tout faire ?
Le plus grand ennemi de l'action c'est le tout ou le rien. La question se pose souvent dans les termes ou bien on fait tout ou bien l'on ne fait rien c'est-à-dire que l'on laisse les grandes agences internationales gérer le problème. Ce n'est pas la bonne approche.
Sur la question du réchauffement climatique, par exemple, si la France veut avoir une chance de peser sur les débats il faut qu'elle participe à l'élaboration des solutions. En s'engageant sur la question de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre en Chine, l'AFD a acquis dans ce pays une position d'influence.

Mais la Chine a-t-elle vraiment besoin de l'argent de l'AFD ?
Ce qui intéresse les Chinois, ce ne sont pas nos financements mais le transfert de technologies, de méthodologies que nous pouvons leur offrir. Or, financer des projets est un vecteur très efficace de transmission du savoir faire. La Chine a d'autant plus de facilité à nous écouter sur les questions d'efficacité énergétique que la France a mis en place de grandes politiques publiques après les deux premiers chocs pétroliers.

De quoi êtes vous le plus fier à la tête de l'AFD ?
Probablement d'avoir profondément transformer les instruments de notre action. Au début de la décennie l'agence n'avait que deux instruments : les dons et les prêts concessionnels si bien qu'elles étaient souvent à la recherche de problèmes correspondant aux solutions dont elle disposait. L'AFD a depuis développé des solutions d'ingénieries financières très vaste. La question aujourd'hui est d'abord d'identifier le problème puis de trouver l'instrument financier le plus adapté. Les résultats sont loin d'être ridicules. En 2009, l'AFD a permis à 7 millions de personnes d'accéder à l'eau potable. Avec les instruments financiers de 2001 ce résultat eut été hors d'atteinte.

Un regret ?
D'avoir passé beaucoup de temps à gérer des querelles franco-françaises. Le Quai d'Orsay a accepté de se débarrasser de ses activités opérationnelles en matière de coopération pour devenir le ministère définissant la stratégie de la France à l'étranger. Le transfert de nombreuses compétences a été vécu de façon très douloureuse alors que ce n'était pas le fait de l'agence. Il y a encore quelques années, lorsqu'un ministre des affaires étrangères ou de la coopération souhaitait faire quelque chose, il convoquait son directeur d'administration. Il doit aujourd'hui passer par l'AFD si bien qu'il peut y avoir un sentiment de dépossession.
En outre, la très forte rotation des ministres - j'ai connu sept ministres de la coopération- fait que la continuité et les compétences se trouvent désormais à l'AFD et non plus au ministère de la coopération. J'ai sous estimé le problème, qui n'était, je tiens à la dire pas un problème d'homme, mais un problème de structure.

Quels sont vos projets ? On vous donne partant pour la fondation Bill Gates...
C'est une rumeur sans aucun fondement. Je n'ai pas encore pris de décision. Mais je me vois mal quitter l'univers auquel j'appartiens. Je souhaite rester dans la sphère de l'aide au développement avec l'Afrique comme fil conducteur. Je suis né à Abidjan et depuis que je suis enfant je n'ai jamais pensé faire autre chose que de travailler en Afrique. Je n'exclu pas de me mettre au service d'une grande entreprise. Mais il s'agirait de poursuivre les mêmes objectifs par d'autres moyens. Je n'ai pour l'instant répondu à aucune sollicitation.

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Commentaires
a écrit le 26/04/2010 à 6:17 :
c'est grand Monsieur, fin connaisseur de l'Afrique, professionnel des finances publiques, encyclopédique, modeste.
c'est un témoignage anonyme d'un Africain qui a apprécié l'engagement et la clarté des idées de ce Monsieur qui fait honneur à la France.
l'homme qu'il faut pour cette place.
c'est dommage qu'il doit quitter l'afd.
.

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