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Pourquoi l'Irlande a tort de ne pas augmenter son impôt sur les sociétés

Éric Albert, correspondant à Londres

Publié le 17 juin 2011 à 17:18

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Face à l'Union européenne et notamment Paris, Dublin défend âprement son impôt sur les sociétés à un taux de 12,5%, un des plus bas de tous les pays de l'OCDE. Les grandes multinationales installées en Irlande que La Tribune a rencontrées estiment cependant qu'une hausse limitée de l'impôt est possible.

C'est devenu le principal point d'accrochage entre l'Irlande et la France : la première demande que le taux punitif imposé par l'Union européenne à son plan de secours soit abaissé ; la seconde réplique qu'il n'en est pas question si l'Irlande n'augmente pas son impôt sur les sociétés. A 12,5%, celui-ci est l'un des plus bas de tous les pays de l'OCDE, et jugé comme du dumping fiscal par Paris. Depuis trois mois, le débat a plutôt tendance à s'envenimer. "Les négociations semblent bloquées", reconnaît Dermot Clohessy, un des dirigeants de l'Investment and Development Agency (IDA), l'agence d'investissements étrangers.

Pourquoi l'Irlande s'accroche-t-elle ainsi à son bas impôt sur les sociétés ? Après plus de trois années de récession, Dublin compte relancer son économie en misant tout sur les exportations, qui comptent pour un cinquième du PIB. Cet unique espoir, seule lueur au bout du tunnel, risquerait d'être annihilé en cas d'augmentation de l'impôt sur les sociétés. Pourtant, à écouter les grandes multinationales installées en Irlande, l'argument tient difficilement.

Gabarit de joueur de rugby, pas loin de deux mètres de haut, Ron Buchan n'est pas du genre à garder sa langue dans sa poche. Le patron d'Allianz Worldwide Care, une division du groupe allemand en charge des assurances santé internationales, estime que l'impôt sur les sociétés n'était "qu'un des facteurs" qui l'a incité à s'installer à Dublin en 1999. "Nous cherchions un pays où nous pouvions trouver des gens qui parlaient différentes langues et où nous pouvions avoir un contact direct avec le régulateur financier."

Louise Phelan, qui dirige les opérations de PayPal pour l'Europe, tient le même discours : "l'impôt sur les sociétés était un facteur très bas dans la liste des raisons (de notre installation en Irlande)." Elle cite de façon proéminente la qualité de la main-d'oeuvre ainsi que l'aide apportée par l'IDA, notamment dans la recherche et développement.

Quant à SAP, un géant allemand du logiciel, il peut affirmer sans suspicion ne pas s'intéresser à l'impôt. Son centre de Dublin a longtemps été dédié à des tâches administratives, qui ne rapportaient pas d'argent (et donc pas de profits, ce qui signifie pas d'impôt).

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Dans ces conditions, pourquoi l'Irlande s'obstine-t-elle à ne pas augmenter ses impôts ? Evidemment, il n'est pas question d'augmenter le taux au niveau de ceux la France (33%) ou du Royaume-Uni (26%), ce qui changerait clairement la donne pour les entreprises. Mais pourquoi pas 15% ou 16% ? Cela permettrait à l'Irlande de faire d'une pierre deux coups : le pays augmenterait ses recettes venant des multinationales et obtiendrait une réduction de 400 millions d'euros par an sur son plan de secours, grâce à la baisse du taux d'intérêt.

Sans surprise, les patrons des multinationales se montrent beaucoup plus hésitants face à cette idée. "Cela créerait une instabilité, et tout le monde se demanderait : si ça a augmenté une fois, est-ce que cela augmentera une deuxième fois ?", estime Liam Ryan, le directeur local de SAP. Mais la plupart le reconnaissent : ils ne fuiraient pas. "En cas de hausse de l'impôt, nous ne partirions pas immédiatement", estime Liam Ryan. Même chose du côté de PayPal : "Si cela augmente, nous regarderons les effets, mais nous ne déménagerons probablement pas", considère Louise Phelan. Comme raison de rester, elle cite les investissements faits par son entreprise sur place : un grand bâtiment en cours d'agrandissement, et 1.400 employés formés et efficaces. "Un impôt à 15% ou 16% ne ferait pas de différence", conclut Ron Buchan, d'Allianz, qui a 430 employés parlant 26 langues.

Certes, réplique Dermot Clohessy de l'IDA, mais "cela risque de nous faire perdre beaucoup de nouvelles opportunités". Pourtant, même ce dernier argument est balayé du revers de la main par un patron d'une entreprise financière, qui veut rester anonyme : "augmenter légèrement l'impôt sur les sociétés en Irlande serait logique. Jusqu'à présent, ce sont les employés qui ont porté toute la charge de la cure d'austérité, et ce n'est plus tenable."

Curieusement, l'explication du refus de Dublin semble avant tout politique. Tous les principaux partis promettent de maintenir l'impôt sur les sociétés à 12,5%, considéré comme le symbole des années "Tigre celtique". "Toucher à ce sujet relève presque du vaudou", juge Liam Ryan. Pour le nouveau gouvernement en place, capituler sur le sujet serait admettre une grave défaite, et cela laisse penser que Dublin ne fléchira pas. Pour le redressement du pays, c'est sans doute dommage.

Éric Albert, correspondant à Londres

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