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«Les réformateurs russes ont fait sciemment le choix d'un dépeçage sans moralité»

Propos recueillis par Pierre-Alexandre Sallier pour le Temps (Genève)

Publié le 10 mars 2012 à 06:46 - Mis à jour le 10 mars 2012 à 07:13

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Alexandre Nekipelov,président du groupe pétrolier Rosneft, et Jacques Sapir, spécialiste de la Russie, directeur d'étude à l'EHESS évoquent l'économie russe.

Il y a bien sûr les chaînes humaines autour du Kremlin pour dénoncer les fraudes électorales, la corruption. La contestation, à vingt-quatre heures de cette élection présidentielle de 2012, reste en revanche moins dictée par l?urgence économique. De 1999 à la crise de 2008, la croissance moyenne du produit intérieur brut a dépassé 6% par an. Après un trou d?air, l?activité est repartie de 4,2% en 2011. Sur ce point, la majorité des Russes restent redevables de la croissance et de la stabilité ayant marqué la décennie écoulée. En dépit des inégalités. De l?emprise des oligarques. De la bureaucratie. Des maux presque secondaires au regard des années terribles ayant suivi l?effondrement de l?URSS: il a fallu attendre 2006 pour retrouver le revenu par habitant connu dans l?ancienne république soviétique de Russie.

«Le passage à l?économie de marché s?est accompagné d?une «primitivisation» de la production, de pertes importantes en capital humain et en capital physique», selon Alexandre Nekipelov. Président du conseil d?administration de Rosneft ? le bras armé de l?Etat dans le pétrole ? et vice-président de l?Académie des sciences de Moscou, ce dernier est l?un des coauteurs de l?ouvrage?1 dirigé par l?économiste français Jacques Sapir sur les vingt ans de mue forcée de ce qui était présenté, il y a un quart de siècle encore, comme l?autre «grande puissance». Un livre qui laisse apparaître, entre les lignes, le jugement dual et sans illusions porté par nombre de Russes sur leur futur dirigeant.

Le Temps: Deux ans après une crise financière, dont le choc est parvenu de façon diffuse en Russie, quel rôle joue la situation économique dans les élections de demain ?

Alexandre Nekipelov : Assez stable, la situation économique ne va guère influencer le scrutin. A mon sens, la majorité des Russes ne doutent guère du vainqueur, accordant toujours à Vladimir Poutine le mérite d?avoir stoppé la désintégration du pays. Cela ne veut pas dire que tout le monde est d?accord avec le gouvernement. Mais que les problèmes à résoudre restent politiques, plus qu?économiques.

Jacques Sapir : La situation me rappelle celle de la France en mai 1968. L?Hexagone connaissait alors une croissance rapide et le soulèvement étudiant dénonçait avant tout un gouvernement considéré comme monolithique, ne répondant plus aux aspirations de la société. Si l?analogie reste valide, les mouvements [observés en Russie] devraient rester minoritaires, comme ce fut le cas en France lors des élections de juin 1968. Et si l?attention s?est alors focalisée sur le Quartier latin, de la même manière, les médias ont tendance aujourd?hui à observer la Russie par le prisme moscovite ou pétersbourgeois.

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? L?un de vos coauteurs, Viktor Ivanter, assure que la politique économique des années 2000 «ne fut pas le choix personnel du président mais de toute la société». N?est-elle pas surtout le fruit des circonstances ? prospérité mondiale, envolée du pétrole?

Alexandre Nekipelov : En réalité, le redémarrage a commencé sans le pétrole. Et avant M. Poutine. En 1998, alors que le pays était au bord de la désintégration, les mesures prises par le premier ministre Primakov ont permis à l?activité de redémarrer. Par la suite, l?arrivée de Vladimir Poutine a permis de consolider l?économie: les institutions ont été développées, les dogmes ultra-libéraux rangés, une politique industrielle tracée?

Jacques Sapir : N?oublions pas que, après l?écroulement de 1998, le redémarrage a été permis par une sévère dévaluation du rouble, plus que par toute autre chose. Le pétrole ? Il a fallu attendre 2002 pour voir son prix revenir aux niveaux de 1996. Une autre transformation est restée ignorée : la productivité du travail, qui s?est accrue au rythme annuel de 6% entre le début de la dernière décennie et 2009. Cela reflète une véritable modernisation. Même si elle ne touche pas toutes les régions. Même si elle va de pair avec de la corruption ou un cadre institutionnel insuffisant.

? La structure de cette économie n?est-elle pas surtout modelée par la manne des hydrocarbures ?

Alexandre Nekipelov : Ces activités sont de facto importantes, en raison de la taille des ressources de la Russie. Mais critiquer leur rôle, ce serait un peu comme avancer que la population ne doit pas accéder à des revenus trop importants de crainte que cela ne l?incite à moins travailler? Le vrai problème est ailleurs: que faire avec ces recettes, en particulier gazières et pétrolières? Il y a dix ans, la priorité était le remboursement des dettes de l?Etat. Ensuite, l?argent du pétrole a nourri un fonds de réserve stratégique et j?ai fait partie de ceux ayant critiqué son investissement dans des bons du Trésor américain, au lieu de servir à la modernisation de l?économie. En outre, près du tiers des 600 milliards de dollars accumulés en 2007 ont été utilisés pour limiter les effets de la crise.

? Economie et Russie riment avec un autre mot: oligarques. Vous soutenez que «la hâte et la confusion» des privatisations ayant enrichi ces derniers, il y a vingt ans, faisaient «partie du plan». Leur règne n?est donc pas simplement le reflet du chaos ayant suivi l?effondrement d?un monde?

Jacques Sapir : Cela n?avait rien du hasard. Et ce n?était pas le fruit des circonstances. Mais, bien au contraire, le dessein poursuivi par la politique décidée alors. Nombre de ceux qui allaient devenir les oligarques avaient déjà des liens étroits avec les membres du gouvernement. Et je ne parle pas de la collusion avec les conseillers économiques venus de l?Ouest?

Alexandre Nekipelov : Je me souviens qu?une organisation financière internationale, à la fin de la perestroïka, conseillait la privatisation des PME mais pas celle des grands combinats. L?idée était simplement de les transformer, dans un premier temps, en sociétés par actions contrôlées par l?Etat. Les premières privatisations orchestrées par l?équipe gouvernementale de Iegor Gaïdar [ndlr: libéral partisan de la «thérapie de choc»] étaient d?ailleurs en ligne avec ces recommandations. Puis, pour des raisons politiques ? il fallait empêcher tout demi-tour sur le chemin de l?économie de marché ?, ces réformateurs ont changé d?approche, au printemps 1992. Les bons de participation ? les «vouchers» ? furent distribués à la population. Dans l?opacité. Personne ne savait à l?avance quel pan de l?appareil d?Etat ferait l?objet de la prochaine enchère. Ainsi, à la fin du processus, la seule journée du 30 juin 1994 vit la privatisation ? fabuleusement sous-évaluée ? de géants comme Gazprom, Norilsk Nickel, l?électricien UES? Les titres n?étaient déjà plus aux mains de la population, qui s?en était débarrassée pour une poignée de roubles. Le but principal des réformateurs était de créer une nouvelle classe de capitalistes. Par tous les moyens. La théorie voulait que la distribution initiale de ces actifs industriels reste secondaire? les mécanismes de marché devant se charger de leur réallocation.

? Ce qui explique pourquoi vous écrivez que les réformateurs de l?époque «ont fait sciemment le choix d?un dépeçage dénué de toute moralité», au profit des futurs oligarques?

Alexandre Nekipelov : Leur montée en puissance est survenue ensuite, lors du programme des prêts à l?Etat gagés sur ses actifs industriels. J?ai pu observer sa mise en place en 1995, travaillant alors avec le comité sur la propriété d?Etat et les privatisations. Un de ses responsables m?avait remis une dizaine de mémos officiels en circulation, répétant que la seule chance pour éviter la faillite de l?Etat était de vendre ses meilleurs actifs, si besoin aux étrangers. J?ai aussitôt écrit dans la presse pour alerter sur la situation. Après des semaines de silence, on vit apparaître dans le même journal un article commis par ceux qui étaient alors des banquiers ? que l?on appellerait par la suite oligarques ? assurant qu?ils ne laisseraient pas l?Etat se faire dépecer. Et qu?ils allaient lui prêter de l?argent. J?ai alors réalisé le but de ces man?uvres?

? Cela explique le jugement sans concession que vous portez sur Mikhaïl Khodorkovski ?

Alexandre Nekipelov : Le problème avec Khodorkovski n?est pas de savoir s?il était dans l?illégalité. Peu en doutent. Je me souviens d?une enquête du responsable du magazine Forbes en Russie, Pavel Khlebnikov 2 [ndlr: assassiné à Moscou en 2004], rappelant que Khodorkovski et cinq de ses partenaires devinrent propriétaires, en 1995, de 78% de la compagnie d?Etat Yukos pour 309 millions de dollars. Un chiffre absurde: deux mois après l?affaire conclue, la capitalisation de Yukos sur le marché russe avait atteint 6 milliards. Khodorkovski n?était en rien le seul, mais il a contribué à faire de telles méthodes une règle. En ce sens, son procès a eu valeur d?exemple.

? Vladimir Poutine a-t-il pourtant réussi à restreindre le pouvoir des autres barons de l?industrie ?

Alexandre Nekipelov : A mon sens, son idée reste de les empêcher d?entrer dans l?arène politique. Pas de les combattre. S?il avait dû le faire, le contexte aurait été parfait il y a trois ans: acculés par la crise, tous auraient pu voir leur groupe être nationalisé?

? Quid de grands groupes d?Etat restant contrôlés par des proches du pouvoir? La situation a-t-elle réellement évolué en dix ans ?

Alexandre Nekipelov : Je ne nie pas qu?il y ait des problèmes dans la gestion des compagnies d?Etat. Mais il me semble que leur situation est mal interprétée. Prenez Rosneft, qui appartient à 75% à l?Etat et dont le président a longtemps été Igor Setchin, vice-premier ministre connu pour être assez proche de Vladimir Poutine. Ce groupe pétrolier reste crucial pour l?Etat russe, contribuant chaque année à son budget à hauteur de 30 et 40 milliards de dollars. Je ne dis pas qu?il ne faudra pas ouvrir son capital, comme celui d?autres sociétés d?Etat. Mais cela ne doit pas se faire de manière désastreuse, comme il y a quinze ans. Des institutions efficaces doivent d?abord être mises en place. Sinon qui peut garantir que le produit des privatisations ne finira pas dans des banques chypriotes? Qui peut garantir que Rosneft continuera à verser 40 milliards à l?Etat?

? La transition aurait-elle été différente si l?URSS s?était écroulée à une autre époque? Par exemple en 1979, alors que la Chine entamait ses premières réformes ?

Jacques Sapir : Si le changement s?était produit lors des occasions ratées du début des années 1970 ? et même au cours des années 1960 ? oui, la situation aurait été différente. Car cette transformation s?est déroulée au pire moment de l?histoire de la pensée économique: on se souviendra des années 1980 et 1990 comme d?une période durant laquelle des idées très étranges ? et dogmatiques ? dominaient la science économique. Je me souviens d?un recueil d?articles publié en 1997 ? un an avant la faillite du pays ? par les Brookings Studies, à l?initiative du Fonds monétaire international. Son titre? Contrôle des capitaux, une idée dépassée depuis longtemps. Il y a deux ans, une note du même FMI décrivait ces mêmes contrôles comme un outil «indispensable». Comme si l?on était redevenu sain d?esprit.

Plus d'information sur le site du Temps en cliquant ici Le Temps © 2012 Le Temps SA

Propos recueillis par Pierre-Alexandre Sallier pour le Temps (Genève)

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