Les Taïwanais ne comptent plus sur la solidarité intergénérationnelle

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Portrait de Lee Hua, Taïwanaise de 77 ans et mère de quatre enfants, contrainte de revendre des ordures à des entreprises de recyclage. En 2010, près de 3.000 personnes âgées du pays voisin de la Chine ont porté plainte pour négligence ou abandon.

Mère de quatre enfants adultes, propriétaire de sa maison et pourvue d'économies à la banque, Lee Hua pensait qu'elle n'avait pas de soucis à se faire pour ses vieux jours. Mais aujourd'hui, à 77 ans, elle ramasse les ordures pour pouvoir vivre.

Perte de la piété filiale

Lee Hua est représentative d'une tendance grandissante au sein de la société taïwanaise: la perte de la piété filiale, traditionnellement très présente au sein des communautés chinoises et qui voyait les enfants prendre en charge la vieillesse de leurs parents. Les fils notamment, même mariés, devaient vivre avec leurs parents.

Il y a treize ans, son gendre et sa fille aînée ont convaincu cette veuve de leur prêter tout son argent. Elle n'a plus jamais revu ses sous, ni sa fille. La deuxième l'ignore et la troisième ne gagne pas suffisamment pour l'aider. Son fils est en prison.

Sans ressource, la septuagénaire a dû quitter sa demeure pour un logement de fortune dans la banlieue de la capitale  Taipei. "J'ai tellement pleuré que mes yeux sont abîmés. J'essaye de ne plus trop penser à ce qui s'est passé", dit la vieille dame d'une voix frêle, au milieu des cartons et bouteilles en plastique qu'elle ramasse dans la rue pour les revendre à des entreprises de recyclage.

En 2010, 2.800 personnes âgées ont porté plainte pour négligence ou abandon

Près de 2.800 personnes âgées ont porté plainte pour négligence ou abandon en 2010, contre 2.100 l'année d'avant, selon les derniers chiffres publiés par le gouvernement de l'île.

Le nombre réel est certainement bien plus élevé mais beaucoup de vieux Taïwanais ne veulent pas "perdre la face" - humiliation suprême chez les Chinois - en avouant que leurs enfants les abandonnent, déclare Lee Hsiung, qui dirige la Fondation pour les personnes âgées à Taipei.

Les seniors reçoivent 3.000 dollars taïwanais (77 euros) par mois de l'Etat. Mais s'ils ont des enfants, l'Etat estime qu'ils ne peuvent pas être considérés comme des personnes sans revenu, y compris les veuves qui n'ont jamais travaillé.

"Elever un enfant apporte la sécurité pour les vieux jours", tel est le dicton qui a réglé la vie des Taïwanais sur des générations. Or les familles d'aujourd'hui ont moins d'enfants - l'île a un taux de fécondité parmi les plus faibles au monde - et les adultes ne sentent plus l'obligation de venir en aide à leurs vieux parents.

Population vieillissante

La population vieillit : 10,7% des 23 millions d'habitants ont 65 ans et plus, un niveau bien supérieur au taux de 7% qui définit, selon l'Organisation mondiale de la santé, une société "vieillissante".

Face au nombre croissant de cas similaires à celui de Lee Hua, le gouvernement réfléchit à introduire une loi qui punirait de prison les enfants qui délaissent leurs géniteurs.

D'autant qu'un nouveau phénomène prend de l'ampleur sur cette île: loin d'être pris en charge par leurs enfants, de plus en plus de seniors se retrouvent à pourvoir aux besoins de leurs enfants adultes. Le chômage affectait plus de 11% des 15-24 ans début 2012, un taux élevé pour cette société habituée au plein emploi.

Promouvoir le concept de "sécurité économique"

Pour que les personnes du troisième âge ne dépendent pas leur progéniture, la Fédération s'efforce de promouvoir le concept de "sécurité économique", en les encourageant par exemple à placer leur argent dans un trust. D'autres remettent en cause la notion des vieillards soutenus par leurs enfants.

"Les plus jeunes ne gagnent pas forcément plus d'argent", argumente Chiou Tian-Juh, sociologue à l'université de Shih Hsin à Taipei. "Nous devons bâtir un nouveau système capable de prendre soin des plus faibles".

Pour les travailleurs sociaux, le gouvernement doit accroître son rôle dans la prise en charge du troisième âge, puisque se reposer sur les enfants ne fonctionne plus.

Le président Ma Ying-jeou, réélu en janvier, a qualifié de "défi majeur" pour son gouvernement cet aspect de la société. Il veut mettre en place pour 2017 une loi d'envergure sur la prise en charge globale des seniors.

Lee Hua, elle, préfère encore placer ses espoirs dans la famille, malgré son expérience amère. "J'espère qu'un jour mon fils aura un travail, pour qu'il prenne soin de moi".

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