Comment Kiev tente de rebondir, malgré la guerre

Florence Autret

Florence Autret
Le restaurant La Citronelle offre une vue imprenable sur la belle façade de l'Opéra de Kiev, vaste bâtisse rococo inaugurée huit ans avant le Palais Garnier. Mais par ce bel après-midi de juillet, la salle reste désespérément vide.
Quand en avril dernier, après la révolution de Maïdan qui a porté Petro Porochenko au pouvoir, le Fonds monétaire international a accordé un prêt de 17 milliards d'euros au pays, son « worst-case scenario » prévoyait une fin du conflit dans l'Est à l'automne... Cinq mois plus tard, la guerre continue et le parlement a voté un statut spécial d'autonomie pour les régions sous le contrôle des séparatistes, prenant acte de la création d'une enclave sous contrôle russe comparable à la Transnistrie en Moldavie ou à l'Ossétie du Sud en Géorgie. Le PIB du pays, miné par la guerre et par la perte des actifs industriels situés dans l'Est, devrait reculer de 8% cette année.
Oubliées les années 2000 où l'Ukraine affichait des taux de croissance à la brésilienne et où une nouvelle classe d'entrepreneurs enrichis par les privatisations et l'ouverture aux marchés mondiaux faisait fleurir les boutiques de design et les enseignes de grandes marques. À présent, la circulation est plus que fluide sur l'avenue Khmelnitsky. La plupart des Kiévois n'ont simplement plus les moyens de remplir leur réservoir. La monnaie locale, la hryvnia, a perdu plus de la moitié de sa valeur face au dollar depuis la fin de l'année dernière. Les habitants de Kiev, où la température moyenne pendant l'hiver est de -5°, voient arriver la saison froide avec inquiétude. Les mines de charbon situées dans l'est du pays, dont un grand nombre a été détruit ou laissé à l'abandon, produiront 25% de moins cette année. Malgré la reprise annoncée des approvisionnements en gaz, Moscou refuse de solder définitivement son contentieux gazier avec Kiev.
Le 26 octobre, les Ukrainiens se rendront aux urnes. « Sans illusion », explique Peter Bobrinski. La révolution de la place de l'Indépendance, pendant l'hiver 2013-2014, a permis de tourner la page de la tyrannie prédatrice de Ianoukovitch qui s'était fixé l'objectif d'accumuler 300 millions d'euros par mois pour sa famille. Le duo Latseniouk - Porochenko, qui a gouverné le pays après son départ, incarnait l'espoir d'un virage démocratique et d'un recul de la corruption endémique qui mine le pays. Sa probable reconduction après le scrutin est « à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle », dit-il.
Depuis son élection en avril, le pays est passé à un autre modèle, celui d'une oligarchie plus occidentalisée mais toute-puissante, dont Porochenko fait partie. Les petits bus jaunes de la régie des transports de Kiev sortent des usines d'une des nombreuses sociétés de sa holding. Les confiseries Roschen, de celui que l'on surnomme le « roi du chocolat », encombrent les rayons de la moindre épicerie.
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Anna Derevyanko a pris la tête de la European Business Association (EBA), un lobby de 900 entreprises européennes et ukrainiennes, alors qu'elle n'avait pas 30 ans et avait un passé d'économiste et directrice financière d'une société de construction. Sous sa direction, le nombre d'entreprises regroupées sous l'ombrelle de l'EBA est passé de 40 à 900, parmi lesquelles on trouve aussi bien les holdings des oligarques que des PME et des filiales de sociétés étrangères.
Après l'invasion de la Crimée, Petro Porochenko s'est appuyé sur eux pour stabiliser l'est du pays. L'homme d'affaires Igor Kolomoïski, dont la banque, Privat, collecte le quart des dépôts du pays, a été nommé gouverneur de la région de Dniepropetrosk. Un de ses affidés tient la mairie d'Odessa, le grand port de la mer Noire. Dans l'Est, à Donetsk, Rinat Akhmetov, réputé proche de Moscou et dont le groupe a pesé jusqu'à 12 % du PIB national, règne en maître. Ces oligarques financent eux-mêmes une partie des troupes qui combattent les insurgés prorusses dans la vaste région orientale du Donbass.
Dans son bureau, un organigramme géant figure la puissance des huit principaux conglomérats privés. Chaque grand oligarque contrôle quelques chaînes de télévision, des actifs industriels et agricoles et au moins un groupe bancaire, sans oublier un club de football.
Aujourd'hui encore, « les droits de propriété ne sont pas garantis », dit un banquier. Les saisines d'entreprises sur la base de décisions de justices achetées purement et simplement par des actionnaires minoritaires ou des concurrents, courantes, se seraient faites, selon lui, moins nombreuses ces derniers mois. Mais l'État reste terriblement faible et peu impartial. Aujourd'hui encore un tiers des investissements directs dans le pays viennent de... Chypre : Nicosie a aménagé un régime fiscal sur mesure pour ses partenaires ukrainiens qui leur permet de sortir leur bénéfice et de le « réimporter »... défiscalisé. Les avoirs de la classe politique corrompue n'ont pas été récupérés, en dépit des demandes du Fonds monétaire international qui a accordé en avril une ligne de crédit de 17 milliards de dollars à Kiev.
Devant l'impressionnante cathédrale Sainte-Sophie, les jeunes volontaires partent vers le front de l'Est sans armes, mais les soutes de leur bus remplies de sacs... Auchan. Les séparatistes occupent actuellement 3% du territoire, et 30% des régions de Donetsk et Luhansk, qui abritent les réserves en charbon du pays, assurent le quart de la production industrielle. Le PIB y a chuté de 64% depuis un an.
Arrivés dans les années 2000 à l'époque du boom qui a succédé à l'effondrement post-communiste (-50 % de PIB entre 1991 et 2000), les groupes européens ont investi dans la grande distribution, le négoce des produits agricoles, la chimie ou encore l'énergie. Raiffeisen, Crédit agricole, Unicredit et BNP Paribas se sont fait une place sur le marché du crédit immobilier et à la consommation.
Pendant longtemps, ces banques ont dégagé des marges confortables en empruntant à leur maison mère au taux du Libor et en reprêtant à 12%. Mais la dépréciation de la hryvnia, fatal aux entreprises et ménages endettés en dollars, est venue gonfler leur portefeuille de mauvaises créances au point de les obliger à se recapitaliser. En Crimée comme dans l'Est, les actifs ont été purement et simplement saisis ou détruits. UkrSibbank, la filiale ukrainienne de BNP Paribas, s'est vu donner moins de deux mois pour convertir en roubles toutes les opérations de sa filiale à Sébastopol... L'agence locale a finalement été louée à une banque russe, chargée d'obtenir le remboursement des prêts en cours. Sans aucune garantie.
Reste le trésor du pays : sa terre. Le survol de l'immense plaine parcourue par le Dniepr, entre Kiev et Odessa offre un spectacle saisissant : à perte de vue, des champs de colza et de tournesol. Dans le célèbre port, à quelques centaines de mètres du célèbre escalier Potemkine, les ouvriers s'activent sur un nouveau terminal où pourront être stockés et exportés à terme jusqu'à 4 millions de tonnes de céréales par an, soit un dixième de la production du pays. L'investissement est cofinancé par la Berd (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et une coentreprise entre Louis Dreyfus Commodities et la société ukrainienne Brooklyn Kiev. Les gouvernements qui se sont succédé depuis l'indépendance se sont bien gardés de libéraliser la propriété des terres gelée par moratoire depuis 2001. Une dizaine de grands groupes contrôlent la production agricole dans le cadre de contrats de fermage de long terme qui portent sur des surfaces de 100.000 à 800.000 hectares. Il n'y a pas que les céréales. Le géant du secteur, AVGR, exploite 700.000 hectares, élève 25 millions de poules et produit 6 milliards d'oeufs par an... MHP SA produit un demi-million de tonnes de poulet par an sur 250.000 hectares, soit 40% de toute la production française ! Son fondateur et principal actionnaire, Yuriy Kosyuk, un proche de Porochenko, a été nommé directeur adjoint de cabinet, en charge des opérations militaires, à la présidence.
Mais pas plus la fertilité des terres noires que le talent de ses ingénieurs ne mettent le pays à l'abri d'un effondrement. Les caisses de l'État sont vides, son accès aux marchés fermé. Sa position stratégique, entre Russie et Europe, est à la fois sa croix et sa planche de salut. « Nous ferons ce qu'il faut pour l'Ukraine », a assuré la directrice du Fonds monétaire internationale en marge de l'assemblée générale à Washington. Petro Porochenko a évoqué une conférence des donateurs d'ici à la fin de l'année, quand le FMI procédera à une nouvelle « revue » de son programme.
La pression est d'autant plus grande que la Russie, qui a souscrit en décembre 2013 une émission de 3 milliards de dollars (sous droit irlandais) pour soutenir un Viktor Ianoukovitch aux abois, menace d'en demander le remboursement anticipé. Une clause de l'émission l'y autorise si la dette ukrainienne dépasse 60% du PIB. Elle atteindra probablement 75 % du PIB d'ici quelques mois. La stratégie russe consistant à faire de l'Ukraine un « État défaillant » gravitant dans son orbite n'a jamais autant pesé sur le destin des Ukrainiens.
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>>> FOCUS Le numérique, un levier de sortie de crise ?
Après son indépendance en 1990, l'Ukraine a misé sur les services informatiques pour booster sa croissance, avec succès.
Wael Ludot est arrivé à Kiev en 2000 pour monter une start-up de jeux vidéo. Il était pompier dans l'armée depuis six ans quand une connaissance lui propose une association.
Arrivé avec 5.000 dollars « taxés à ma mère », il pèse aujourd'hui 3 millions d'euros de chiffre d'affaires et emploie 80 personnes, la plupart sous un statut d'auto-entrepreneur.
Ses programmeurs sont formés à l'Institut polytechnique de Kiev ou autodidactes et coûtent entre 1.000 et 3.000 euros par mois. C'est beaucoup dans un pays où les salaires dépassent rarement quelques centaines d'euros... quand ils sont payés !
Pour lui, l'Ukraine a une carte à jouer.
Depuis l'arrivée au pouvoir du président proeuropéen Petro Porochenko, une stratégie s'esquisse pour positionner le pays comme fournisseur de premier plan au niveau mondial sous le nom de code « Externalisation Valley ». En avril, le ministre de l'Économie a signé un accord avec les six principales entreprises du secteur.
Pendant les événements de l'hiver 2013-2014, les employés de la société de Wael Ludot, Frogwares, organisaient des roulements pour être présents à Maïdan. Sa fille de 10 ans y a fait son baptême révolutionnaire en prenant la parole sur l'immense podium où ont défilé des centaines d'activistes et quelques célébrités. S'il ne cache pas sa sympathie pour la révolte des Ukrainiens contre la corruption qui mine la société, il ne départit d'une distance ironique avec sa patrie d'adoption.
Et comme les autres étrangers et Ukrainiens aisés qui vivent dans la capitale, il n'imagine pas se faire soigner dans un hôpital de Kiev tant la corruption mine la qualité des soins.
Florence Autret