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ÉconomieUnion européenne

"Certaines nations devraient pouvoir abandonner l'euro, il a été accordé à trop de pays"

Propos recueillis par Frédéric Therin Munich, du quotidien suisse Le Temps

Publié le 26 novembre 2011 à 10:27 - Mis à jour le 26 novembre 2011 à 10:48

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Hans-Werner Sinn est le président du prestigieux institut de recherche économique allemand Ifo. Pessimiste quant à l'avenir de la zone euro, il estime que les gouvernements continuent de reculer au lieu de prendre les mesures radicales nécessaires au sauvetage de l'Europe. Un interview accordée à notre partenaire suisse Le Temps.

Le Temps: Les pays européens n'ont pas toujours été très endettés. Quand l'Allemagne a t-elle commencé à emprunter beaucoup d'argent?

Hans-Werner Sinn: Sous Helmut Schmidt. Durant son mandat à la Chancellerie (ndlr: de 1974 à 1982), le ratio de la dette publique est passé d'environ 20% à 40% du PIB. L'Allemagne a connu une bulle pendant les années 70. Et les gens pensaient que la croissance permettrait à l'Etat d'emprunter plus d'argent sur les marchés financiers. Helmut Kohl a tenté en 1982 de ne pas dépasser un taux de dette publique de 40%, mais lorsqu'il a décidé de financer la réunification sans accroître les impôts, le ratio d'endettement est rapidement passé à 60%, ce qui est, d'après moi et les critères de Maastricht, le niveau maximal qu'un pays devrait supporter.

- Le niveau d'endettement des pays européens a beaucoup augmenté ces dernières années. Comment expliquez-vous cette accélération?

- Les gouvernements ont toujours eu la vue courte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils se moquent des conséquences de leurs politiques sur le long terme car ils savent que ce sont leurs successeurs qui devront en supporter le poids. Mais l'introduction de l'euro a accéléré la hausse des dettes publiques car les pays périphériques qui ont rejoint l'union monétaire ont pu du jour au lendemain emprunter beaucoup plus facilement de l'argent sur les marchés financiers. Et une bulle s'est créée.

- Mais personne ne semble avoir considéré cette hausse comme une bulle...

- Il n'est pas aisé de différencier une bulle d'un simple effet de rattrapage. Le problème est qu'une forte circulation des capitaux crée une croissance artificielle des revenus et des prix de l'immobilier. Tout le monde devient trop optimiste et les prévisions sont trop hautes.

- Que doivent faire les gouvernements pour réduire leurs dettes?

- Les Etats-Unis devraient accroître leurs impôts et la France réduire ses participations gouvernementales qui représentent environ 50% de son PIB, un niveau record en Europe et même au sein de l'OCDE. L'Allemagne devrait pour sa part restreindre ses dépenses.

- Pensez-vous que des pays européens risquent de faire faillite?

- Beaucoup de pays pourraient faire faillite. C'est vrai par exemple pour l'Italie, mais la France et l'Allemagne ne sont pas non plus sorties d'affaire. La Grèce sera, quant à elle, sûrement incapable de rembourser ses dettes. Nous devons faire très attention d'éviter cela.

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- Angela Merkel s'est récemment prononcée en faveur d'un renforcement de la gouvernance européenne. Etes-vous en faveur de la création des «Etats-Unis d'Europe»?

- Absolument, mais nous devrions socialiser la «force de frappe», la Bundeswehr, et non pas les dettes publiques. Certains aimeraient se contenter de prendre les mesures qui leur conviennent. Ce n'est pas possible. En réalité, même les Etats-Unis d'Europe ne devraient pas socialiser les dettes locales qui ont été prises avant l'introduction de l'euro. Créons une Europe forte et unie en abandonnant notre souveraineté et mettons en place un gouvernement et une armée pour l'ensemble de la région. Nous devrions imiter les Etats-Unis mais chaque Etat devrait rester responsable de sa dette.

- De tels changements devront être approuvés par référendums dans tous les Etats membres. Pensez-vous que les électeurs acceptent d'aller aussi loin?

- Non, je ne le crois pas. Les Allemands pourraient être persuadés d'aller dans ce sens avec le temps mais les Français, la «Grande nation» (ndlr: en français), ne l'accepteront pas dans un futur imaginable.

- Que faire alors?

- Faire un pas en arrière et choisir une autre direction pour l'Europe. Angela Merkel et d'autres gouvernements veulent renforcer le système européen avec de mauvais outils. Il est inutile d'accélérer le pas sur une route qui vous éloigne de votre objectif. Mais ne vous méprenez pas. Je suis favorable à l'UE et à l'euro. Nous avons besoin d'une monnaie unique. Je pense juste que l'euro a été introduit d'une manière trop hâtive et qu'il a été accordé à trop de pays. Certaines nations devraient pouvoir l'abandonner de leur propre chef. L'euro a aidé l'Europe quand il lui était facile d'obtenir des liquidités sur les marchés financiers mais si Athènes garde aujourd'hui cette devise, tout le pays va continuer à souffrir pendant très longtemps et son taux de chômage restera très élevé. Permettons-leur de quitter l'euro, de réintroduire la drachme et de convertir leur dette en drachmes. Pour devenir aussi compétitive que la Turquie, la Grèce doit déprécier sa monnaie de... 44%. Toute autre soi-disant solution est un mythe.

- Mais l'Europe continue de débloquer des plans de sauvetage...

- L'Union européenne ne fait que retarder l'inévitable. Elle n'est pas courageuse. Les plans de sauvetage seraient utiles si nous avions seulement à gérer une nervosité des marchés financiers tout en ayant une économie efficace et forte. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. Il existe actuellement des déséquilibres structurels fondamentaux qui ne peuvent disparaître que si certains pays deviennent meilleur marché. Les salaires et les prix doivent être réduits pour restaurer la compétitivité mais les politiciens refusent de regarder la réalité en face. Si vous diagnostiquez une mauvaise maladie, vous allez prescrire les mauvais médicaments.

- Pensez-vous que la BCE a dépassé les limites de son mandat durant la crise?

- Oui. Lorsque je vois la Banque centrale européenne redistribuer les richesses au sein de l'Europe, je la vois appliquer une politique de renflouement («bail out») et non pas une politique monétaire, ce qui représente sa mission. La BCE a été trop loin. Nous ne pouvons pas non plus avoir une banque centrale où les petits pays ont le même poids que les gros. Chaque membre devrait avoir un droit de vote proportionnel à sa taille. Les grandes mesures budgétaires devraient enfin être votées unanimement et non pas à une simple majorité.

- Etes-vous favorables à la taxation des transactions financières?

- Oui. Je pense que c'est une bonne initiative de la France et de l'Allemagne d'imposer une telle taxe qui tuerait dans l'?uf le nanotrading et les autres stupidités de ce type.

- Pensez-vous que des sanctions doivent être prises à l'encontre des pays qui ne respectent pas les critères imposés par l'UE?

- Je pense qu'une telle mesure n'est pas aussi urgente que les gouvernements veulent bien le laisser l'entendre. Un pays qui va trop loin sera de toutes les manières punit par les marchés financiers avec une hausse de ses taux d'intérêt qui l'empêchera d'emprunter plus d'argent. Donner au marché le rôle de chien de garde est plus important que de prendre des sanctions.

- L'élection au suffrage universel d'un président européen, comme le souhaite Angela Merkel, est-elle une bonne idée?

- Je le crois. Elle permettrait de donner une meilleure légitimité démocratique au président. Mais je ne vois pas comment Bruxelles peut être capable aujourd'hui de résoudre les problèmes de l'Europe. Une solution ne peut pas être trouvée avec des mesures politiques traditionnelles. Chaque pays devrait balayer devant sa propre porte. L'Italie par exemple est trop grosse pour être sauvée par d'autres. Elle doit prendre seule les mesures qui vont la sortir d'affaire. Angela commet une erreur quand elle dit à un pays: je vous donne de l'argent mais vous devrez en conséquence changer de comportement. Il serait plus efficace de donner moins de liquidités car les nations qui ont le plus de problèmes seraient alors obligées de lancer les réformes dont elles ont tant besoin.

- Vous n'avez pas l'air très optimiste concernant l'avenir de l'Europe...

- L'Europe est sur le mauvais chemin et l'histoire actuelle ne va pas bien se terminer. En socialisant les dettes publiques, les gouvernements ont l'impression qu'ils se donnent du temps alors qu'ils en perdent au contraire. Les plans de sauvetage nous permettront peut-être de respirer pendant cinq ans mais après ce délai, les coffres des pays bailleurs de fonds seront vides et les nations les plus faibles connaîtront les mêmes problèmes qu'aujour­d'hui car l'argent reçu leur aura permis de ne pas prendre les mesures nécessaires pour accroître leur compétitivité. Les riches italiens et grecs auront, quant à eux, eu tout le temps qu'ils souhaitent pour placer leurs fonds dans d'autres pays. Nous verrons alors la France et l'Allemagne se trouver dans une situation délicate. Il est certain que Paris et Berlin vont avoir d'énormes problèmes financiers dans un avenir proche. Je ne sais juste pas si elles risquent de devenir insolvables. J'espère que des solutions pourront être trouvées pour éviter une telle issue.

Une interview à retrouver sur le site du Temps en cliquant ici.

Propos recueillis par Frédéric Therin Munich, du quotidien suisse Le Temps

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