Les rouages de l'esclavage

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Les historiens multiplient les parutions destinées à expliquer au grand public les mécanismes de l'esclavage et de la traite transatlantique.

C'est l'une des pages les plus sombres de l'histoire de l'humanité. Durant cinq siècles, l'Europe a déporté plus de 10 millions d'esclaves africains pour exploiter ses colonies d'Amérique. La traduction en français de "La Traite des Noirs", la somme de Hugh Thomas publié en 1997, vient compléter les nombreux travaux que "l'infâme trafic" a suscités depuis trente ans. L'historien britannique livre un récit ample et riche bâti sur les témoignages directs: marchands d'esclaves en Afrique, capitaines négriers, planteurs et colons, mais aussi une large frange de la population européenne qui a longtemps considéré la traite comme un investissement des plus rentables.

Avec un sens aigu de la narration, Hugh Thomas dresse un vaste panorama de la traite, commencée dans les années 1440 avec les premiers rapts portugais en Afrique, généralisée ensuite avec l'installation au Brésil et dans les Caraïbes. Dans ces colonies, l'auteur parle d'une véritable révolution économique due à l'engouement pour le sucre: en 1645, à La Barbade, 11.000 fermiers blancs possédaient 6.000 esclaves pour cultiver du tabac; 22 ans plus tard, seulement 745 planteurs cultivaient la canne à sucre avec l'aide de 80.000 esclaves!

Face à ces enjeux économiques puissants, les critiques restèrent longtemps lettre morte. Si le mouvement abolitionniste se structure au XVIIIe siècle, il faut attendre 1807 pour que la Grande-Bretagne déclare illégale la traite. Pourtant "l'infâme trafic" va se poursuivre de manière clandestine jusque dans les années 1860: tout au long du XIXe siècle, c'est près de 2 millions d'Africains qui vont encore être déportés vers l'Amérique, soit presque autant qu'au siècle précédent...

Cette statistique accablante est tirée de "l'Atlas des esclavages", un ouvrage qui vient compléter la somme de Hugh Thomas, uniquement focalisée sur la traite transatlantique. A travers une batterie de 150 graphiques et cartes, les auteurs de ce remarquable outil pédagogique veulent "donner une vision spatiale de faits historiques trop souvent étudiés séparément les uns des autres". L'étude de l'esclavage dans l'Antiquité, au Moyen Age, ainsi que dans les sociétés arabo-musulmanes vient compléter celle de la traite négrière pratiquée par l'Europe qui, sans la minimiser, permet d'appréhender l'ensemble du phénomène. On retrouvera cette démarche globale dans "les traites négrières", l'essai de l'historien Olivier Pétré Grenouilleau qui vient d'être réédité en poche chez Folio.

Le combat abolitionniste a été mené par des figures fortes qui ont longtemps prêché dans l'indifférence générale. Aux Etats-Unis, deux personnalités aussi différentes que l'écrivain et essayiste Henri David Thoreau et l'ancien esclave Frederick Douglass ont utilisé la date symbole de la fête nationale du 4 juillet pour tenter d'éveiller les consciences de leurs concitoyens. Ces deux discours (prononcés en 1852 et 1854) sont rassemblés dans un ouvrage, "De l'esclavage en Amérique", qui permet de découvrir ces esprits éclairés confrontant leur nation à son histoire et ses principes fondamentaux constamment bafoués par la persistance de l'esclavage.

En France, la figure marquante du combat abolitionniste est sans conteste Victor Schoelcher qui a permis l'abolition de l'esclavage en 1848. On lira donc avec intérêt la réédition de la biographie que lui consacre Janine Alexandre-Debray. Où l'on découvrira que le député de la Martinique et de la Guyane fut un véritable "croisé de la justice", luttant contre l'esclavage mais aussi contre la peine de mort et pour la reconnaissance des droits de la femme.


"La Traite des Noirs. Histoire du commerce d'esclaves transatlantique, 1440-1870", de Hugh Thomas. Robert Laffont coll. Bouquins, 1056 p., 30 euros.
"Atlas des esclavages", de Marcel Dorigny et Bernard Gainot, cartographies de Fabrice Le Goff. Editions Autrement, 80 pages, 15 euros.
"De l'esclavage en Amérique", présenté par François Specq. Editions Rue d'Ulm, 210 pages, 22 euros.
A lire aussi: "La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même". Editions Gallimard, 208 pages, 5,70 euros.
"Victor Schoelcher, l'homme qui a fait abolir l'esclavage", de Janine Alexandre-Debray. Editions Perrin, 370 pages, 22 euros.
Et sur l'esclavage dans l'Antiquité: "Esclaves en Grèce et à Rome", de Jean Andreau et Raymond Descat. Hachette Littératures, 308 pages, 22 euros.

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