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"Malgré la résistance de sa population, le Liban voit son économie mise à mal"

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Publié le 09 août 2006 à 19:21 - Mis à jour le 22 octobre 2008 à 17:14

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Spécialiste du Proche-Orient, ancien ministre des Finances du Liban (1998-2000), Georges Corm (auteur du Liban contemporain. Histoire et société, La Découverte, 2005) estime que l'économie libanaise devrait afficher une croissance négative cette année contre les 4% à 4,5% initialement prévus, et évalue à 3,5 milliards de dollars le coût des destructions. S'il salue la résistance des Libanais au conflit, l'économiste déplore les déséquilibres d'une économie basée sur la finance et le tourisme de luxe.

Latribune.fr - Où en est aujourd'hui l'économie libanaise ?

Georges Corm - Le pays souffre de la politique de reconstruction menée depuis 1992 par le Premier ministre Rafiq Hariri. Non seulement le montant de la dette déclarée s'élève actuellement à 40 milliards de dollars, mais la corruption n'a jamais cessé. L'orientation structurelle de l'économie a également été désastreuse, avec des profits concentrés sur les secteurs foncier et financier ainsi que le tourisme de luxe au détriment de l'agriculture et de l'industrie ou des services à forte valeur ajoutée et d'une économie plus équilibrée entre toutes les régions du pays. Le vieux rêve de faire du Liban le Monte-Carlo, ou la Suisse du Moyen-Orient, a été catastrophique.

Pourtant le Liban est parfois associée à la Suisse du Moyen-Orient...

Ce cliché est hors de propos. Non seulement la Suisse bénéficie d'un système fiscal efficient, mais le pays a toujours eu un souci de l'équilibre écologique et du développement de son agriculture.

Malgré ces déséquilibres, de quels atouts dispose le Liban ?

L'ingéniosité des Libanais en période de grand malheur n'a pas sa pareille. Le terme de résilience qualifie parfaitement la capacité de résistance de l'économie libanaise qui est due à plusieurs facteurs. La qualité des ressources humaines, la force de son système bancaire, les envois de fonds des émigrés, mais surtout la force morale de la population. Il faut dire que la population a l'expérience encore récente de quinze années de guerre (1975-1990). A l'ingéniosité technologique s'ajoute la résistance pacifique active de la société civile. En démontre ces dernières semaines le courage et le dévouement de la croix rouge libanaise et de nombreuses ONG libanaises de toute obédience, l'ouverture des écoles dans les régions chrétiennes par le général Aoun pour accueillir les réfugiés, la mobilisation des évêques maronites en faveur des réfugiés du Sud du pays, les efforts pour acheminer l'approvisionnement à toutes les régions du pays dans les pires conditions.

La résistance du secteur financier apparaît aussi comme un exemple flagrant.

En effet, les banques, les services publiques, la poste continuent de fonctionner. Actuellement bloqué à Paris en raison des problèmes d'aéroport à Beyrouth, j'ai été prévenu qu'un courrier important m'attendait au bureau. Le système bancaire a prouvé sa résistance, avec la "fuite" de seulement 800 millions de dollars depuis le début du conflit, sur un total de dépôts de 60 milliards de dollars. Après l'assassinat de Rafiq Hariri l'an dernier, ce sont 2 milliards de dollars qui s'étaient envolés, puis qui sont revenus quelques mois plus tard.

Quel est, pour l'heure, l'impact du conflit sur l'économie libanaise ?

La destruction des infrastructures s'élève à environ 1,5 milliard de dollars, tandis que les bombardements sur la banlieue de Beyrouth et les villages du Sud du pays ont entraîné probablement environ 2 milliards de dollars de dommages du patrimoine immobilier. Ces chiffres s'entendent évidemment sans l'impact de la corruption qui pourrait démultiplier les frais de reconstruction, comme cela avait été le cas depuis 1992. Alors qu'elle devait être de 4% à 4,5% la croissance sera négative cette année. Elle avait atteint 5,5% en 2004, avant la mort de Rafiq Hariri et a du se situer entre 1% à 2% en 2005.

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Outre le tourisme, qui représente environ 10% des revenus du pays, le secteur agricole, qui compte pour 10-12% du PIB, a été très affecté ; de même, les bombardements israéliens ont visé de nombreuses usines. Seul le secteur bancaire va tirer son épingle du jeu, grâce à l'augmentation probable des taux d'intérêt liée au refinancement de la dette libanaise dans ces circonstances tragiques. De plus, le flot continu de 3 à 4 milliards de dollars par an provenant des communautés libanaises à l'étranger s'amplifie beaucoup en période de crise.

Sans la corruption et la mauvaise gestion économique, où en serait le Liban aujourd'hui ?

Son dynamisme pourrait se comparer à celui de Malte, de Chypre ou de l'Irlande. Longtemps lanterne rouge de l'économie européenne, dominée par la Grande-Bretagne et victime d'une émigration de cerveaux, l'Irlande a su utiliser le niveau d'éducation élevé pour sortir de l'ornière. Et cela malgré l'IRA et les problèmes en Irlande du Nord. Même schéma pour Chypre, divisée depuis l'invasion turque en 1974, mais qui enregistre un PIB annuel de 18.000 dollars par habitant contre 4.000 seulement pour le Liban. Malte, qui, malgré un manque aigu d'eau, contrairement au Pays du Cèdre, atteint 22.000 dollars de revenus annuels par tête.

Comment voyez-vous la suite des évènements ?

Je suis assez pessimiste sur le court terme, tout en ayant confiance dans la capacité libanaise à vaincre les circonstances les plus tragiques. Adoptée en septembre 2004, la résolution 1559 des Nations Unies sur la souveraineté et l'intégrité territoriale du Liban, que la France a été très active à faire appliquer, a autorisé et même légitimé pour certains l'ampleur de l'agression d'Israël. Le clivage traditionnel entre pro-occidentaux et partisans de l'enracinement du Liban dans l'environnement arabe va continuer de se manifester et les Etats-Unis, tout comme l'Iran ou la Syrie vont chercher à en tirer partie. Cependant, la solidarité très forte sur le terrain entre tous les Libanais pour faire face à l'agression, ainsi que le large consensus sur le plan de paix proposé par le Gouvernement pour accompagner le cessez-le-feu est de bon augure. Il est très important que la France dans son action tienne compte de toutes les sensibilités libanaises, à la différence de ce qu'elle a fait quand elle a initié la résolution 1559.

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