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"La crise du gaz place la Russie sous haute surveillance"

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Publié le 14 janvier 2006 à 08:12 - Mis à jour le 22 octobre 2008 à 18:06

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Les deux protagonistes ont sauvé la face en signant in extremis un accord sur le prix du gaz russe acheté par l'Ukraine, estime Marie Mendras, chercheur au CNRS et spécialiste de la Russie au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales de Sciences-Po. Selon elle, cette crise traduit un malaise profond, et les économies occidentales doivent rester vigilantes à l'égard de la Russie.

latribune.fr- Que pensez-vous de l'issue de la crise?

Marie Mendras- Alors que son pays prend pour la première fois la présidence du G8, Vladimir Poutine devait impérativement sortir rapidement du conflit, après avoir de façon très primaire coupé le robinet du gaz à destination de l'Ukraine, qui ne s'était pas pliée à ses exigences. Comme elle le souhaitait, la Russie augmente fortement le prix du gaz vendu à l'Ukraine. Cependant, comme ce gaz sera mélangé à celui, meilleur marché, en provenance d'Asie Centrale, l'Ukraine devra payer en moyenne le gaz qu'elle consomme 95 dollars. Par ailleurs, le contrat prévoit une hausse de 60% du prix facturé par l'Ukraine à la Russie pour le prix du gaz transitant par son territoire. Cet accord trouvé dans l'urgence permet à la Russie comme à l'Ukraine de garder la face, sans que l'on sache vraiment de quoi il retourne et combien de temps ce contrat peut réellement tenir.

La crise entre l'Ukraine et la Russie était-elle prévisible?

Elle grondait depuis cet été. C'est au mois de juin que Gazprom a souhaité revoir les termes du contrat avec l'Ukraine signé en 2002. Le monopole gazier contrôlé par l'Etat russe désirait relever le prix des 1.000 m3 de gaz à 160, puis 230 dollars, aligné sur les pays occidentaux, contre le prix préférentiel de 50 dollars auparavant. Les Ukrainiens n'ont pas refusé sur le principe, mais demandé un étalement de cette nouvelle tarification.

Pour quelle raison la crise a-t-elle fini par éclater en ce début d'année?

Non seulement l'arme énergétique est encore plus efficace au milieu de l'hiver, mais c'est aussi une pression politique: l'Ukraine se trouve dans une situation politique difficile, à mi-chemin entre la crise de septembre, au cours de laquelle Iouchtchenko a limogé son gouvernement, et les élections législatives du mois de mars.

La volonté de déstabiliser le gouvernement ukrainien apparaît donc comme une évidence?

Absolument. De fait, Gazprom a reconduit en décembre dernier son accord avec la Biélorussie, qui fixe un tarif de 47 dollars pour 1.000 m3 de gaz. Or, le régime de ce pays est quasi dictatorial, et se veut proche de la Russie. Et si la révolution orange n'a pas remis en question les nombreux accords commerciaux bilatéraux qui lient l'Ukraine à la Russie, le désir de ce pays de se tourner vers l'Europe et l'Otan déplaît au Kremlin. De leur côté, les pays baltes sont facturés environ 120 dollars, la Transcaucasie et l'Azerbaïdjan 110 dollars. La Moldavie, qui depuis un an se tourne vers l'Europe, est aussi confrontée à l'exigence de Gazprom de remonter le prix à 160 dollars. Il n'y a aucun doute sur le fait que Poutine agisse derrière le géant gazier russe, qui se trouve dirigé par ses proches. Le président russe s'est d'ailleurs directement exprimé sur le sujet la semaine dernière.

La Russie peut-elle renverser le pouvoir ukrainien?

La réforme constitutionnelle en cours en Ukraine renforce le pouvoir du parlement et amoindrit celui du président. Le pouvoir russe espère que Ianoukovitch, le candidat soutenu par l'ancien président Koutchma et Poutine en 2004, fera un bon score aux élections de mars. Vladimir Poutine n'a jamais reconnu la légitimité de Iouchtchenko, et conteste toujours le troisième tour du scrutin de décembre 2004 qui l'a porté à la présidence de l'Ukraine, alors que ces élections ont été surveillées par nombre d'observateurs internationaux.

Le maintien de l'embargo russe aurait porté un grave préjudice à l'Ukraine; de quelles armes dispose le pays pour lutter contre de telles pressions?

La dépendance économique est réciproque, puisque 80% du gaz russe exporté vers l'Europe se trouve acheminé par l'Ukraine. C'est la raison pour laquelle Vladimir Poutine a également cherché à prendre le contrôle du réseau ukrainien de gazoducs. C'est de cette façon qu'ils ont procédé en Biélorussie, contre le maintien du contrat préférentiel sur le prix du gaz.

Mais la Russie n'a-t-elle pas intérêt à avoir à ses portes un grand pays démocratique tourné vers l'occident?

Ce n'est, hélas, pas la rationalité qui anime Moscou, mais les intérêts à court terme de ses dirigeants. Le Kremlin a vécu comme un affront l'arrivée de Iouchtchenko à la tête de ce grand pays. L'Ukraine compte 50 millions d'âmes et connaît une forte croissance économique. Même si elle a ralenti autour de 3-4% en l'an dernier, contre 8-9% en 2004.

La politique moscovite, idéologique et très braquée, a de quoi inquiéter ses partenaires occidentaux sur la sécurité énergétique. C'est pourquoi l'Union européenne et les Etats-Unis devaient impérativement s'employer à faire redescendre la pression entre les deux pays, faute de ne pas l'avoir fait plus tôt. Les pays occidentaux ne doivent pas accepter le discours propagandiste russe, qui accuse à tort l'Ukraine d'avoir refusé de renégocier le contrat de 2002 et de voler le gaz à destination de l'Europe.

La Russie présente-t-elle un réel danger?

Nous sommes tout de même très loin du climat de la Guerre Froide! Mais l'héritage soviétique n'est toujours pas réglé depuis l'éclatement de l'URSS en 1991. La question du partage du patrimoine soviétique entre les 15 républiques, avec notamment les matières premières, les gazoducs et oléoducs, reste douloureuse et conflictuelle. Dans ces conditions, Vladimir Poutine cherche à réaffirmer l'influence russe, comme il le fait par exemple en Lettonie, en Estonie, où le tiers de la population est russophone. Malgré l'affabilité dont il fait preuve lors des sommets avec ses homologues européens, son attitude anti-occidentale apparaît évidente sur certains dossiers. En ce qui concerne la guerre en Tchétchénie, il reste sourd aux critiques internationales, qui l'exhortent depuis des années à mettre fin à l'occupation militaire très brutale dans cette petite république du Caucase.

Marie Mendras est l'auteur de "La Russie de Poutine", Editions du Seuil, 2004

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