Michel-Edouard Leclerc : La réforme prévue de la distribution "risque de faire perdre à Sarkozy son pari d'améliorer le pouvoir d'achat des Français ! "

Le patron des centres E. Leclerc dénonce la "réformette" que Luc Chatel, secrétaire d'Etat à la consommation, s'apprête à dévoiler dans son texte relatif au développement de la concurrence. Michel-Edouard Leclerc estime que paradoxalement, la réforme va susciter une augmentation des marges arrière. Les industriels, fournisseurs de la distribution, conserveront la main sur leurs tarifs.

Latribune.fr.- Le projet de loi de Luc Chatel en cours d'examen au Conseil d'Etat semble être un camouflet pour la distribution. Pourquoi les distributeurs n'ont-ils pas décroché la négociabilité des tarifs des fournisseurs?

Michel-Edouard Leclerc.- Luc Chatel dit avoir accordé aux distributeurs ce qu'ils avaient demandé. C'est une contre-vérité. Il y a bien eu une plate-forme cet été associant les acteurs de la distribution où sont apparus les éléments nécessaires de réforme. Mais, dans la rédaction actuelle de ce projet de loi, il y a bien de quoi susciter la colère des distributeurs. Ne serait-ce que parce qu'il réserve la dépénalisation aux seuls industriels dans l'élaboration des conditions générales de vente.

Pourquoi la loi ne comprend-elle que la réintégration des marges arrière dans le seuil de revente à perte?

Depuis mai, le mouvement des centres E. Leclerc alerte les pouvoirs publics et les acteurs de la distribution sur la nécessité d'accorder aux enseignes de pouvoir négocier les tarifs des fournisseurs pour réintégrer les marges arrière. Luc Chatel l'avait imaginé. Et lors de l'émission Duel sur la Trois de Christine Ockrent sur France 3, le 7 octobre, il l'avait laissé penser. Or, aujourd'hui, ce n'est pas retenu. C'est fort dommage.

Que s'est-il passé entre-temps?

L'explication de nature politique est donnée au sein des ministères et de l'Elysée. Il se susurre que la réforme se ferait en deux fois, avec d'abord l'intégration des marges arrière, puis au printemps 2008, une nouvelle rédaction en abordant, conformément aux suggestions de la Commission Attali, les lois Raffarin, Galland et la question de l'ouverture des magasins le dimanche. Dans cette grande opération de nettoyage, on nous promet d'adopter la négociabilité des tarifs des fournisseurs. Il est alors question de constituer une énième commission, en nommant à sa tête un grand capitaine d'industrie. Au-delà de la querelle du "T'as gagné-J'ai perdu", c'est un calcul incompréhensible. Le gouvernement se tire une balle dans le pied.

C'est-à-dire qu'il ne sera pas en mesure d'atteindre ses objectifs de relance du pouvoir d'achat?

Le texte de Luc Chatel ne supprime pas les marges arrière. Pire, elles vont gonfler puisque ce sera le seul terrain où les distributeurs pourront négocier avec leurs fournisseurs. Les baisses de prix ne pourront que venir d'une hausse des marges arrière que les distributeurs factureront aux industriels. Or, c'était là la critique majeure de la DGCCRF à l'encontre de la loi Galland et de la réforme entreprise par Renaud Dutreil. Donc, après avoir vilipendé les marges arrière et raillé les distributeurs qui en abuseraient, le gouvernement va aujourd'hui contribuer à l'inflation des marges arrière. Au passage, il va supposer ce système moralisé sous couvert d'en faire bénéficier le consommateur.

Pourquoi les marges arrière vont-elles augmenter?

Il va nous falloir en demander plus que nécessaire, pour pouvoir être moins cher que nos concurrents. Cela va maintenir la perversité du système de la loi Galland. De plus, ce texte risque d'alimenter l'inflation des tarifs des fournisseurs. Parce que ces derniers savent que les distributeurs ne pourront négocier que sur les marges arrière, ils font faire de la gonflette sur leurs tarifs. Or, c'est bien le tarif qui permet de calculer le seuil de revente à perte. C'est ce qui se passe actuellement: anticipant la réformette de Luc Chatel, ils nous présentent des tarifs en hausse pour des raisons injustifiées. Ce faisant, la législation ne nous permettra pas de contrer la hausse des prix. Et Luc Chatel risque de faire perdre à Nicolas Sarkozy son pari d'améliorer le pouvoir d'achat des Français. L'UMP ira aux élections municipales avec un vrai retour de l'inflation.

Vous agitez le chiffon rouge.

Regardez les cours de Danone, Bonduelle et Nestlé en Bourse! Tous annoncent des hausses des marges en prétextant la hausse des matières premières. Elle a bon dos. Au final, c'est le consommateur qui sera le dindon de cette farce.

Qu'allez-vous faire?

Ce n'est pas trop tard pour modifier le dispositif. Je vais faire campagne. Puisque on me dit que la majorité parlementaire a trop peur d'accorder la négociabilité des tarifs des fournisseurs au détriment des agriculteurs et des PME, je veux que cette majorité assume ses textes, sa frilosité politique et économique.

Votre campagne ne risque-t-elle pas d'entacher votre image prix auprès des consommateurs?

Les centres E. Leclerc resteront les moins chers. Cette campagne ne l'empêchera pas. De 1996 à 2004, j'ai été le seul distributeur à me battre contre la loi Galland. A cette date, j'ai été rejoint par Nicolas Sarkozy, alors ministre des Finances. Aujourd'hui, il existe une fenêtre de tir idéal pour revoir la réglementation. Je ne veux pas cautionner par mon silence le maintien d'un dispositif dont, dans six mois, on nous reprochera les effets pervers.

Comment alors allez-vous batailler?

Le combat est politique. Les voix des vingt enseignes qui s'expriment à travers la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (dont E. Leclerc ne fait pas partie) ne suffisent pas. Notre seul moyen est d'investir le débat public. Je vais poursuivre la campagne que je mène actuellement dans la presse, pour faire savoir combien, conformément aux avis de la DGCCRF, du rapport Canivet et de la Commission Attali, il faut éradiquer les marges arrière. Les trois l'ont démontré. Et maintenant le gouvernement veut les maintenir. C'est un comble. C'est à désespérer du monde politique.

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