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Les expositions font de beaux livres

La Tribune

Publié le 29 décembre 2007 à 07:20 - Mis à jour le 23 octobre 2008 à 18:09

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Pas d'exposition sans catalogue. C'est la règle, normalement. Très souvent, il s'agit de beaux livres qui, au-delà d'expliquer l'exposition, racontent des histoires étonnantes et présentent des illustrations de grandes qualités. S'ils ne remplacent pas une bonne visite - au Centre Pompidou pour "L'Atelier de Giacometti", au musée Maillol pour "Allemagne, les années noires", au Grand Palais pour "Design contre design" ou à la BNF pour "L'Enfer de la Bibliothèque" - ce sont des éléments précieux de...

L'Atelier d'Alberto Giacometti
C'est un sacré "pavé", une grande taille. Avec sa couverture cartonnée pour quelque 420 pages truffées d'illustrations et une flopée d'articles, l'objet propose de multiples rencontres avec le sculpteur suisse, parisien d'adoption. Les photographies y trouvent l'espace nécessaire pour coller au plus près des oeuvres sculptées, peintes ou écrites d'Alberto Giacometti (1901-1966). Mais aussi de ses sources d'inspiration, de ses modèles souvent renommés (Matisse, Sartre, de Beauvoir, sa femme Annette....). L'artiste lui-même est souvent saisi par les objectifs des plus grands photographes (Brassaï, Doisneau...) ou raconté par des écrivains comme Jean Genet dont un de ses livres donne son titre à l'exposition.

Il y a un parallèle entre la luminosité de la rétrospective que présente le Centre Pompidou et l'ambitieux ordonnancement du livre/catalogue qui renforce la proximité du regardant avec le travail (et ses détails) de Giacometti. Ainsi cette double page plein pot (photo de E. Andriesse datée de 1948) qui montre en ouverture dans l'atelier, non seulement des sculptures de l'artiste, petites et grandes, mais aussi des interrupteurs électriques déjà d'une autre âge, un bric-à-brac de matériaux et de matériels sur des tables, des murs en états délicats...

On est bien dans l'Atelier avec Giacometti qui retrouve ses marques après quelques années d'absence pour cause de guerre. Page suivante, il pose à l'entrée de son atelier, bien cravaté, veste en tweed, cigarette à la main et regard droit sur l'objectif de Denise Colomb (en 1954) ; derrière la porte entr'ouverte sur laquelle son nom s'étale en lettres capitales double trait, on devine une sculpture de grande hauteur enveloppée, deux tabourets rustiques, un chevalet et sur le mur du fond dans la pénombre un personnage dessiné.

C'était comme ça, cet atelier du 46 rue Hippolyte-Maindron, dans le quartier d'Alésia, où il s'est installé le 1er décembre 1926 et y restera jusqu'à sa mort. Un "atelier comme terrain infini d'aventure", écrit Véronique Wiesinger, directrice de la Fondation Alberto et Annette Giacometti et commissaire de l'exposition. Où l'on apprend aussi que cette cité d'artistes a été créée à partir de 1922 par un certain Chasseyron "marchand de bustes et de figures en plâtre ou en terre"! Tiens, tiens...

On apprend énormément sur Alberto et son époque dans ce catalogue. Son travail ("Sculpter sans relâche" par exemple dans le chapitre 'Le travail') ; l'importance du rôle de la mémoire pour lui, sa capacité à 'utiliser' les écrivains qui font des textes pour lui ; la forte présence des photographes dans son environnement : Brassaï le trouve bavard quand Doisneau évoque "un artiste silencieux"... et il y a les Man Ray, Gordon Parks, Irving Penn, Inge Morath, Cartier Bresson... Une star Giacometti. L'outil iconographique est exemplaire (des pages et des pages passionnantes autour du thème "Qu'est-ce qu'une tête ?"). On découvre aussi l'écrivain "acteur de la construction de son mythe littéraire", le fin stratège dans le choix de ses marchands, le scrupuleux organisateur des expositions de ses oeuvres...Un vrai travail d'artiste ce livre.

L'exposition au Centre Pompidou dure jusqu'au 11 février 2008.

"L'Atelier d'Alberto Giacometti". Livre/catalogue de la Collection de la Fondation Alberto et Annette Giacometti, sous la direction de Véronique Wiesinger (650 illustrations couleur et noir & blanc, 39,90 euros) DESIGN contre DESIGN
Couverture/concept de couleur rose pop avec plusieurs indices visuels dont un mariage de deux objets qui ont plus d'un demi siècle de différence d'âge : le Chiffonnier anthropomorphe d'André Groult (1925) et le Pod of Drawers de Marc Newson (1987). Cet outil artistique seulement théorique de rangement hybride renvoie au dessin animé de Disney, "La Belle et la Bête". Et c'est bien ce provocant délire qui explique que cette exposition est l'une des plus exaltantes sur le sujet. Il ne reste que quelques jours pour la voir au Grand Palais à Paris.

Exaltante parce qu'elle ne s'appuie pas sur une présentation chronologique des objets mais préfère la confrontation des thèmes d'inspiration (les formes comme la courbe, les environnements comme le corps ou le végétal, les imaginaires comme le primitivisme...) provoquant des dialogues entre les années et les siècles de la création des prototypes ou de leur reproduction. Résultat : ça déménage dans le catalogue (comme dans le Grand Palais) sous la verve provocante de l'historien d'art et commissaire de l'expo Jean-Louis Gaillemin. L'effet est d'autant plus fort que notre "modernité" du XXIè siècle, se gaussant de "design" nouveau pour mieux se vendre, oublie ce qu'il y a de créatif derrière. "Design contre Design" offre donc une profusion de repères qui nous rendent plus intelligents.

Toutes les pages, fortement illustrées, sont traversées d'articles/essais qui nous guident. Le grand chapitre "Design & art contemporain" est ponctué de paragraphes : "Comment l'histoire du design pense l'histoire de l'art...", "Connaître ou ne pas connaître l'histoire du design, telle est la question", ou encore "Le design et la politique". Dans un autre chapitre "Entre la mode et le design, le corps", on s'amuse à être surpris en lisant les textes "Quand le meuble se défroque" ou "Housse, jupons, corsets". On découvre "L'âme des objets inanimés" (belles gravures reproduites), le "Design & cinéma" sous-titré 'la voix des choses' avec ses images tirées notamment de l'oeuvre de Fritz Lang ou de bandes dessinées ('La main fauteuil' d'André Franquin dans "Lagaffe nous gâte").

L'ouvrage peut encore se déguster comme un vrai catalogue de voyages en découvrant ces artistes contemporains qui ont 'revisiter' des pièces ayant un ou deux siècles d'âge. D'ailleurs, un chapitre invite à un "Voyage autour de quelques décors romanesques, quand cafetières et fauteuils deviennent personnages". On ne quitte pas les pages de ce livre indemne. Tous ces objets ont fini par nous parler. Une réussite.

Exposition jusqu'au 7 janvier 2008 dans les Galeries nationales du Grand Palais (entrée square Jean Perrin).

"DESIGN contre DESIGN". Catalogue de la RMN sous la direction de Jean-Louis Gaillemin (374 pages, 530 illustrations dont 500 en couleurs. 59 euros). L'Enfer de la Bibliothèque - Eros au secret
Voilà donc une exposition classée "X". Celle qui sort de l'Enfer, ce lieu particulier de Bibliothèque nationale de France, des "ouvrages que la morale réprouve, ceux que l'on dit contraires aux bonnes moeurs", écrit Marie-Françoise Quignard dans le catalogue de la manifestation. Et elle prévient : "Pas de livres politiquement ou religieusement dangereux, du moins exclusivement. Rien que des livres qui peuvent mettre le feu aux joues. Rien que des images lascives et déshonnêtes." Autant dire que le l'ouvrage publié par la BNF pourrait faire partie de cet "Enfer" s'il existait encore en tant que tel.

Par son logo - un 'x' couleur rose soutenu et grand format - affiché un peu partout dans la capitale (à voir notamment à travers les vitres du métro au passage de la station désaffectée Croix-Rouge), la BNF connaît une des affluences les plus fortes qu'elle n'a jamais connues... Sans commentaires !

La promenade dans la salle d'exposition condamne le visiteur à prendre la position incontournable du voyeur. Mais là, quel charme, il brave l'interdit en toute quiétude. Il est enveloppé de lumières tamisées, de voix reprenant des textes licencieux qui sortent de haut-parleurs, de multiples gravures - les japonaises surprennent toujours -, de livres ouverts, de photographies qui font sourire, etc.

Tout commence avec un extrait d'un roman libertin du XVIIIè siècle, "Thérèse philosophe", dans le catalogue comme dans l'expo. Une mise en bouche qui explique les raisons de la conversion de Thérèse aux plaisirs de la chair : "Enfin mon cher comte, vous commenciez à vous sentir fatigué de mes refus, lorsque vous vous avisâtes de faire venir de Paris votre bibliothèque galante, avec votre collection de tableaux dans le même genre." C'est donc bien par le livre d'abord, et les illustrations, que les imaginations se débrident et vont rejoindre les planètes du désir et des plaisirs.

Le catalogue permet de remonter en prenant son temps toute l'histoire depuis les textes dits licencieux (Diderot, Sade, Rétif de La Bretonne....) pour rejoindre l'Enfer proprement dit né au milieu du XIXè siècle (Auguste Poulet-Malassis, Félicien Rops...) et qui ne finira pas le XXè après les Pierre Louÿs, Bataille, Genet, avec une mention particulière pour Apollinaire, l'un des trois auteur du 1er catalogue imprimé (1913) de "L'Enfer".

Tout cela n'a rien à voir avec le commerce du porno. Il suffit de feuilleter le catalogue de la BNF, riche en images et en textes, pour comprendre que l'art peut avoir de belles entrées et du style, même en Enfer.

Exposition jusqu'au 2 mars 2008 à la BNF - site François Mitterrand, 75013 Paris.

"L'Enfer de la Bibliothèque - Eros au secret", publication de la BNF sous la direction de Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, 464 pages, 150 illustrations, 38 euros


Allemagne : les années noires 1912-1929
Les oeuvres exposées au Musée Maillol agissent comme un coup en pleine figure. Les petites salles de cette Fondation Dina Vierny ne permettent guère des moments de respiration. Les murs sont couverts par les 250 pièces - dessins, gravures, peintures, aquarelles - créées entre 1913 jusqu'au début des années 30 et la victoire des nazis par des artistes allemands. C'est la guerre dans toutes ses horreurs, celle ici de 14-18, dans sa préparation et dans ses conséquences, saisie par des peintres dont les noms sont passés à la postérité comme George Grosz, Otto Dix, Max Beckmann et d'autres restent moins connus comme Ludwig Meidner ou Conrad Felixmüller. Mais tous ont été, souvent, au plus près d'un expressionnisme de reportage. Comme ces cartes postales, envoyées au jour le jour depuis le front de la guerre par Otto Dix à son amie, sur lesquelles l'artiste dessine son quotidien, seul moyen pour lui de détourner la censure.

On retrouve toutes ces oeuvres, de bruit et de fureur, dans le catalogue, comme cette "Suite gravée" datée de 1924 dans laquelle Otto Dix créé 5 albums de 10 eaux-fortes chacun avec pour titres "Corps ensevelis", "Soldats gazés" ou encore "Blessé en fuite"... Témoignages apocalyptiques où le grotesque n'est pas absent. Mais c'est en lisant le texte de Annette Vogel dans le livre de l'exposition que l'on apprend que chez Dix -l'un des rares à avoir fait toute la guerre au front et certainement l'artiste le plus prolifique de cette époque -, il y avait clairement une nécessité de se nourrir de la violence qu'il vivait, "La guerre comme moteur de création", écrit-elle. George Grosz lui aussi était volontaire pour partir à la guerre. Mais son entrain ne durera pas. Il déprimera et finalement vouera une"haine sans borne pour l'armée". Il dénoncera "les représentants sans morale et sans cervelle [...] des autorités de l'Eglise, de l'Armée et de l'Etat", poursuit Vogel. C'est lui qui, après le putsch d'Hitler (le 8/11/1923), fera publier sa gravure (prémonitoire) montrant "Siegfried Hitler".

Il faut lire aussi "L'Invention de la 1ère Guerre Mondiale : expectatives et expériences, visions et constructions" de Hans Wilderotter dans l'ouvrage de l'exposition. Pour ceux qui ne savent, l'auteur remet les pendules à l'heure. Ces artistes allemands qui, avant 1914, souhaitaient la guerre alors que la tension entre la France et l'Allemagne à propos du Maroc s'envenimait. Il cite ce jeune poète Georg Heym qui, en 1911, écrivait "que les champs fourmillent de cadavres", [...]" que l'on entame une guerre". Et il n'était pas le seul même si d'autres intellectuels comme le social-démocrate Lamszus anticipait les horreurs à venir dans son ouvrage "L'Abattoir humain" (1913) en décrivant des scènes terribles de mort "d'une guerre qui n'a pas encore commencé", souligne Wilderotter. Un texte qui éclaire de façon implacable l'ensemble des illustrations.

Exposition jusqu'au 4 février 2008 au musée Maillol, 61 rue de Grenelle, 75007 Paris.

"Allemagne : les années noires 1912-1929", Gallimard, 248 pages, 150 illustrations, 35 euros. Textes des commissaires de l'exposition au Musée Maillol à Paris, Annette Vogel et Bertrand Lorquin, et du professeur Hans Wilderotter.

La Tribune

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