Avignon, près du pont (acte 2)

A mi-parcours, l'engagement politique, social et sociétal reste au coeur de cette édition 2007 du Festival. En partant de l'intime ou en rebondissant sur les grands événements de l'histoire. Le propre du théâtre qui raconte, quoique l'on fasse, le monde comment il va... Pas toujours bien.

Le début de la deuxième mi-temps du festival ne fait que commencer alors que les événements attendus en fin de la première n'ont pas complètement convaincu, à l'exception manifeste du travail de Jean-Pierre Vincent sur "Le silence des communistes" (L'Arche éditeur), texte interrogatif d'un syndicaliste italien envers deux ex-figures du communisme transalpin qui lui répondent. Une oeuvre passionnante, parce qu'elle remue avec virtuosité plein d'évènements de notre histoire contemporaine, et sur laquelle nous reviendrons avant son passage annoncé au Théâtre des Amandiers à Nanterre.

Ailleurs, souvent manque de souffle ou trop plein de discours, d'effets scéniques. Ainsi "L'Echange" (Claudel) dans la mise en scène de Julie Brochen qui, jusqu'à hier, jouait également le rôle de Marthe, la femme de Louis Laine (Antoine Hamel dans le rôle), le mari qui veut garder son entière liberté, sur cette terre qui s'appelle ici l'Amérique. Mais il y avait un manque de voix chez cette Marthe et trop d'enfantillage dans ce Louis Laine pour mettre cet "Echange" dans une tension convaincante.

Avec "Insideout" de la chorégraphe Sasha Waltz, c'est le trop plein d'actes scénographiques qui brouillait (jusqu'à hier également) le sens de sa proposition. Elle avait demandé à chacun de ses danseurs/acteurs et des musiciens de développer de façon théâtrale et chorégraphique une part de leur intimité ou des souvenirs. Résultat: sous l'immense chapiteau de béton de Châteaublanc situé dans le parc des expositions d'Avignon, est née une sorte de mini cité à multiples niveaux dans laquelle le spectateur devait circuler pour suivre soit des solos (personnages contraints dans des cages de verre, danseurs/contorsionnistes évoluant dans une chambre froide, etc.), soit des groupes de performers. Même si, part instant, la danse s'installait ça et là comme une finalité supposée de leurs parcours, même si tout était parfaitement réglé entre de très nombreux "numéros" surprenants, faire une pause sur une des nombreuses balançoires entourant les différentes structures était la bienvenue. Mais ces temps de réflexion n'éclairaient pas vraiment le sujet, imprenable face cachée de ce monde.

On ne peut pas dire, en revanche, que le travail de l'artiste associé au festival de cette année, Frédéric Fisbach, sur le carnet des "Feuillets d'Hypnos" du poète René Char (dont c'est le 100è anniversaire de la naissance) déçoit. Certes, sa mise en scène dans la Cour d'Honneur (les 15-16-17 juillet) a surpris. Pour faire entendre les 237 fragments du texte de René Char, qui sont autant de poèmes et/ou aphorismes écrits pendant la seconde guerre mondiale alors qu'il était fortement engagé dans la résistance, Fisbach met en situation d'action sept comédiens professionnels et plus d'une centaine d'amateurs. Des maisons occupent le fond de scène avec, à droite (à cour), un espace amphithéâtre. Pendant les trois jours de représentation, tous ont vécu dans ce village à l'allure un peu high-tech.

Parfois trop d'afféterie s'est affichée dans le jeu demandé aux acteurs (jeune femme en tenue de soirée alors que l'on entend le feuillet 42 : "Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : 'Madame'". Un autre se chausse de talons aiguilles puis va prendre une douche à la vue de tout le monde...). Et trop de résonances acoustiques ont empêché de bien entendre tout le texte. Mais l'émotion est passée souvent comme dans ce fragment 138 évoquant l'exécution de 'B' (le poète et maquisard Roger Bernard) sous le regard de René Char, caché à quelques mètres interdisant à ses compagnons d'intervenir "parce que [le] village devait être épargné à tout prix". Aussi quand tous les amateurs ont descendu les gradins pour occuper la scène et dit simplement à leur tour les mots du poète peu connu du grand public.

Non, ce travail, parfois maladroit, n'était pas à contresens. Comme le rappelle Marie-Françoise Delecroix dans l'édition des Feuillets (Folioplus classiques): "Char fonde l'acte poétique sur une exigence morale [fragment 19] autant qu'il fonde l'acte guerrier sur un impératif esthétique [fragment 237 : "Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la beauté."].

Mais voilà qu'à sa mi-temps, le festival est secoué par deux spectacles. Le premier est une adaptation de la pièce de l'Américain Tony Kushner, "Angels in America" (photo) par le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski. Le public d'Avignon ne boude pas un instant les six heures de représentation (jusqu'au 22 juillet) de ces "Angels in America I & II" en polonais sur-titré. Ce spectacle sera en tournée en France à partir de mars 2008 (de Strasbourg à Toulouse en passant par Paris). Autre surprise et autre adaptation, celle de "Mephisto", roman de Klaus Mann de la fin des années 1930 dénonçant l'illusion et le pouvoir de fascination du nazisme - on peut voir une intéressante exposition retraçant la vie de Klaus Mann à l'Ecole d'Art de la Cité des Papes. C'est le Flamand Tom Lanoye qui s'est inspiré du texte pour donner "Mefisto for ever", et Guy Cassiers qui le met en scène avec force talent, notamment pour créer et superposer des images sur la scène (jusqu'au 24 juillet).

Et l'on attend, non sans impatience, l'arrivée (le 21 juillet) dans la Cour d'honneur du "Roi Lear" dans la mise en scène de Jean-François Sivadier. Le parcours de Sivadier ressemble jusque là à un quasi sans faute ("La Vie de Galilée" de Brecht, "Italienne scène et orchestre" de lui-même ou encore "La Mort de Danton" de Büchner). Nous parlerons un peu plus de lui ce vendredi.

Festival d'Avignon. Tél. : 04 90 14 14 14.

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