Inde et bande dessinée

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Pays à la mode s'il en est, l'Inde investit peu à peu tous les champs culturels, de la littérature au cinéma, en passant par la cuisine et la mode. La bande dessinée ne fait pas exception, comme en témoignent de nombreuses parutions récentes.

Commençons par une véritable rareté: un auteur indien de bande dessinée! Le genre n'est guère pratiqué dans le pays, où l'on connaît à peine l'existence des grands noms de la BD occidentale. Dans ce contexte, Sarnath Banerjee détone. Cet auteur indien à la culture cosmopolite a réalisé deux BD étonnantes: "Corridor", voici quelques années, et aujourd'hui "Calcutta". Plus que de BD, d'ailleurs, il s'agit de romans graphiques. "Calcutta" fait près de 300 pages, dessinées en noir et blanc avec de temps en temps des images coloriées et des montages photographiques.

La trame de l'album, mi-autobiographique, mi-romanesque, est complexe. On y voit un jeune Indien d'aujourd'hui errer dans les rues de Calcutta à la recherche d'un libre rarissime du XVIIIème siècle consacré à une chronique scandaleuse de la ville. Il n'est pas toujours facile de se retrouver dans ce récit qui mélange les lieux et les époques. Mais il en ressort une évocation fascinante de l'une des plus grandes villes indiennes.

Si l'espèce des auteurs indiens de bande dessinée est encore peu fournie, celle des auteurs européens qui s'intéressent à l'Inde prolifère. Joann Sfar vient de publier "Maharajah", le dernier volume de ses Carnets, sorte de journal de sa vie quotidienne. Et sur les 400 pages de ce volume, une bonne moitié est consacrée à son premier voyage en Inde. On attendait beaucoup du reportage de l'auteur du "Chat du rabbin", série qui se singularise par sa finesse et sa sensibilité. Mais force est de constater que l'on est un peu déçu. Sans doute parce que le voyage en Inde de Sfar a consisté en un périple de huit jours à travers le Rajasthan, enfermé dans un train pour touristes de luxe. Si bien que l'auteur donne l'impression d'être resté complètement extérieur au pays qu'il a ainsi traversé - et de ne s'y être pas beaucoup intéressé, comme il le reconnaît lui-même à plusieurs occasions.

Sfar dénonce vivement - et il a bien raison - l'attitude courante consistant à tout accepter de l'Inde, jusqu'aux pires conséquences du système des castes, au nom du respect de la différence des cultures. Mais cela n'empêche pas de tenter de comprendre un peu plus un pays à la culture aussi riche. Reste que les 200 pages de ces Carnets consacrées à l'Inde fourmillent de petites aquarelles prises sur le vif qui constituent un merveilleux reportage très personnel. Dans le registre "découverte de l'Inde", on peut préférer, en fait, le "Tchaï Masala" de Christian Cailleaux, récit d'une longue errance à travers le pays. Cette fiction dans laquelle il ne se passe quasiment rien fourmille de petites annotations pleines de justesse sur la vie quotidienne, sur l'Inde moderne, la difficulté à communiquer et la fascination que peut exercer sur un Occidental un pays aussi radicalement différent.

Cet "exotisme" de l'Inde a évidemment toujours séduit les auteurs de récits d'aventure, et cela continue. La nouvelle série "Raj" se situe dans le Bombay du XIXème siècle, et met en scène les enquêtes policières d'un agent de la Compagnie des Indes. L'histoire est parfois un peu confuse, mais le dessin très "Tintin des années 50" est des plus séduisants.

Autre grande aventure romanesque: "Samsara", un album de la série des "Secrets de famille" de Frank Giroud. Où l'on voit une jeune Anglaise de la fin du XIXème siècle partir en Inde pour éclaircir les mystères qui entourent la jeunesse de ses parents, avec chasse au trésor à la clé. Fiction toujours, enfin, mais bien loin du romanesque de pure évasion: "Chaabi" chronique la vie d'un jeune chef révolutionnaire dans l'Inde d'aujourd'hui. Si l'on peut regretter certains aspects un peu naïfs du récit (du style la rédemption par la révolution des pires crapules qui deviennent altruistes dès lors qu'elles se joignent au mouvement, ou encore la dimension quasiment christique du chef révolutionnaire), cet album aborde quelques aspects terrifiants de l'Inde contemporaine: enfants vendus comme esclaves par des parents nécessiteux, exploitation effrénée des ouvriers, violence sans limites contre les pauvres. On attend la suite.

Rappelons enfin, pour clore ce tour d'horizon, que le chef d'oeuvre inégalé de la BD consacrée à l'Inde demeure la série de cinq albums "India Dreams", histoire subtile et infiniment prenante de trois générations de femmes à cheval entre la Grande-Bretagne et l'Inde sur l'ensemble du XXème siècle.

"Calcutta"
Texte et dessin Sarnath Banerjee
Denoël Graphic, 22 euros

"Maharajah"
Texte et dessin Joann Sfar
Editions Delcourt, 29,90 euros

"Tchaï masala"
Texte et dessin Christian Cailleaux
Treize étrange, 17 euros

"Raj", deux tomes
Scénario Wilbur et Conrad, dessin Conrad
Dargaud, 13 euros le volume

"Samsara", tome 1
Scénario Frank Giroud, dessin Michel Faure
Dupuis, 14 euros

"Chaabi", tome 1
Scénario Richard Marazano, dessin Xavier Delaporte
Futuropolis, 15 euros

"India Dreams", cinq tomes
Scénario Maryse Charles, dessin Jean-François Charles
Casterman, 12,75 euros le volume

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