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Un discours au Congrès

La Tribune

Publié le 10 novembre 2007 à 04:20 - Mis à jour le 23 octobre 2008 à 17:49

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Où il est question d'une déclaration d'amour à l'Amérique, d'applaudissements, de "standing ovation" et d'acclamations sélectives de la part des républicains et démocrates.

Nous, je parle des journalistes, sommes arrivés tôt. Nous avons gravi l'illustre colline, fait la queue, puis sommes passés sous un portique détecteurs de métaux, nos affaires scannées par des rayons X. Une fois dans la place, nous avons grimpé deux étages, marché le long de couloirs où circulaient quelques "pages" - les stagiaires dont on a beaucoup parlé il y a quelques mois lors d'une sordide affaire de moeurs - avant de déboucher dans la partie du Capitole réservée à la presse.

Une jeune dame, très directive, nous a alors vite expliqué, "in english", les règles à respecter. D'abord, interdit de s'installer tout de suite dans les gradins qui surplombent la grande salle où Nicolas Sarkozy devait prononcer son discours devant sénateurs et représentants réunis. Ensuite, interdit d'y entrer avec son manteau, son sac, son téléphone portable, son appareil photo, son enregistreur, ses jumelles, et ses tongs (pour cette dernière restriction, je plaisante bien sûr, le reste étant parfaitement véridique).

Nous râlons mais rien à faire, les règles sont les règles. Il reste une heure à attendre avant le grand moment. Dieu merci, est enfin distribué le "discours de monsieur Nicolas Sarkozy, président de la république française devant le Congrès des Etats-Unis d'Amérique". Le texte porte la mention "embargo au prononcé", ce qui revient à dire que seul le discours prononcé fera foi. On s'y met, essayant de voir ce qui peut fournir matière à papier.

C'est dans ces moments-là que je me réjouis d'être journaliste économique car je n'ai pas l'embarras du choix : un passage sur un plaidoyer pour que les Etats-Unis fassent confiance à l'Union européenne, ainsi qu'une exhortation à la participation de l'administration américaine à la réforme de l'ONU, de la Banque mondiale, du FMI et du G 8, feront l'affaire (ce deuxième point ne sera finalement pas abordé). Le niveau de stress baisse. Pour les confrères de la presse généraliste, c'est une autre paire de manches.

"Here we go" ! La porte des gradins de presse va s'ouvrir. Deux cerbères filtrent, vérifient badges et absence de ce que j'ai énuméré précédemment. Une jeune dame du service de presse de l'Elysée n'a pas son badge. "On ne passe pas", tranchent les deux colosses. Tractations, mettez-vous de côté, lui disent-ils. "Oh, my god !", soupire-t-elle excédée. "Vous avez un problème avec ça ?", lui répond-on. Le ton monte mais pas le temps de m'attarder, les places sont chères. En voici une, bien placée, numéro 24, sur la droite, de façon à bien voir, en diagonale, Nicolas Sarkozy juste en face du camp démocrate.

Je vous passe tous les détails qui ont précédé l'arrivée du président français dans l'hémicycle (arrivée des ambassadeurs, des sénateurs, etc,...) pour passer à l'essentiel. Si, juste une remarque : aucun candidat majeur à la présidence de la république n'est présent parmi les sénateurs démocrates ou républicains, tous occupés à battre campagne dans l'Iowa, premier Etat à accueillir des primaires en janvier prochain. Par contre, John Kerry, candidat malheureux à la présidentielle de 2004, est bien présent et, en bon francophone (on sait ce que cela lui a coûté comme voix), se passera d'écouteurs assurant la traduction pendant le discours.

"Standing ovation"

Mais Nicolas Sarkozy fait son entrée. Applaudissements, cris de joie, large sourire barrant la figure du président, poignées de mains, demandes d'autographe. Tiens, étrange, le numéro un français serre la main de manière machinale à Ted Kennedy, sans même le regarder (il fera la même chose après son discours. Ignorait-il le visage de celui dont il allait citer le nom du frère défunt ?). "Bizarre", me dit un journaliste, francophone et francophile, du Washington Times. Autre anecdote, l'un des sénateurs qui a mis le plus d'empressement à saluer notre président n'était autre que Larry Craig que personne au Sénat ne souhaite désormais croiser aux toilettes depuis son arrestation, pour gestes déplacés, dans les "rest room" d'un aéroport...

Le discours commence. Message majeur : la France est l'amie de l'Amérique. Très vite, viennent les salves d'applaudissement (il y en aura vingt-trois !). Extrait : "les pères [français] ont emmené leurs fils voir les grands cimetières où, sous des milliers de croix blanches, dorment, si loin de chez eux, des milliers de jeunes soldats américains tombés non pour défendre leur propre liberté, mais la liberté de tous les autres, non pour défendre leur famille, leur patrie, mais pour défendre l'humanité tout entière. Voilà pourquoi nous aimons l'Amérique".

Applaudissements couplés à une "standing ovation" (il y en aura huit au total). L'émotion dans les travées est impossible à nier. Même mon voisin américain a la larme à l'oeil. Tiens, une fausse note tout de même. Quand le président cite les rêves de sa génération et qu'il prononce les noms d'Elvis Presley et de Charlton Heston des rires gênés fusent, surtout chez les démocrates.

Le discours se poursuit et les applaudissement aussi. Intéressants ces applaudissements à plus d'un titre, car ils résument bien la politique intérieure américaine. Quand Nicolas Sarkozy dit, "au fond, que demandent à l'Amérique ceux qui l'aiment, sinon d'être toujours fidèle à ses valeurs fondatrices ?", ce sont les démocrates les premiers qui s'enthousiasment. A l'inverse, quand le président français promet - contrairement à ses déclarations de campagne - que "la France restera engagée en Afghanistan aussi longtemps qu'il le faudra", ce sont les républicains qui s'enflamment tout comme ils le feront lorsque sera évoqué le retour possible de la France au sein de l'Otan.

Parfois, les deux camps ne réagissent pas de la même manière. Exemple : "l'Amérique que j'aime, c'est celle qui encourage les entrepreneurs, pas les spéculateurs", assure Nicolas Sarkozy aussitôt acclamé par les démocrates suivis, de manière presque timide par les républicains. Mais c'est surtout lorsqu'il aborde la question du réchauffement climatique que se matérialise l'opposition entre les deux grandes forces politiques américaines.

Nouvel extrait : "ceux qui aiment le pays des grands espaces, des parcs nationaux, de la nature protégée, attendent de l'Amérique qu'elle prenne, aux côtés de l'Europe, la tête du combat contre le réchauffement climatique qui menace la destruction de notre planète. Je sais que le peuple américain, à travers ses villes et ses Etats, est chaque jour plus conscient des enjeux et déterminé à agir. Ce combat essentiel pour l'avenir de l'humanité doit être celui de l'Amérique toute entière". Et là, mes amis, les démocrates se lèvent d'un bond, poussent des "ho !" et des "yeah !" tandis que certains élus républicains renâclent un peu, quelques uns, impolis jusqu'au bout, refusant même de se lever.

Voilà, le discours est terminé, le président est parti. Les travées se vident. Mon voisin américain s'essuie les yeux puis me dit, en français, "c'était très "émotive" mais bien moins puissant que le discours de Tony Blair". A méditer car, effectivement, l'émotion et les bons sentiments ne suffisent pas toujours à impressionner - durablement - l'Amérique...

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