Inde : la stratégie de développement industriel suscite une fronde du monde paysan

Des émeutes causées par les expropriations de terres agricoles destinées à l'implantation de zones économiques spéciales ont fait des dizaines de morts. Le gouvernement envisage de revoir sa stratégie en la matière, pourtant essentielle à la transformation économique du pays.

Le gouvernement indien va-t-il devoir renoncer à sa politique de développement de zones économiques spéciales (ZES), placées au coeur de sa stratégie industrielle? La question est posée après les émeutes meurtrières de la semaine dernière entourant un projet de ZES dans l'Etat du Bengale, qui a suscité la révolte des paysans expropriés. D'ores et déjà, le ministre de l'Intérieur du pays a affirmé que le dispositif va être "affiné".

Intervenant ce lundi devant la presse, Shivraj Patil, ministre de l'Intérieur du gouvernement de New Delhi, a donc annoncé une révision du plan de création de zones économiques spéciales. Pour le moment, il n'est question que d'apporter des aménagements au dispositif, et certes pas de l'abandonner. Mais les pouvoirs publics sont confrontés à une véritable crise susceptible de remettre en cause un volet essentiel du développement industriel de l'Inde.

De quoi s'agit-il? Depuis que l'Inde a lancé son économie sur la voie de la croissance, dans les années 1990, le pays est confronté à un sérieux problème: ce sont les services qui tirent le développement, loin devant l'industrie. Or, les entreprises de services informatiques ne seront pas à même d'absorber la colossale main d'oeuvre agricole indienne, qui va devoir se reconvertir comme dans tout pays en phase de modernisation accélérée.

S'inspirant du modèle chinois, l'Inde a donc mis en place en 2005 une loi créant les zones économiques spéciales: des territoires bénéficiant de solides infrastructures et d'exonérations fiscales, de façon à stimuler un développement industriel massif. Le projet est un succès, puisque les grands groupes industriels indiens et internationaux se bousculent pour en profiter. Mais les investissements prévus se heurtent bien souvent à un grave problème: les zones créées le sont sur des terres agricoles que leurs occupants ne veulent pas abandonner.

La semaine dernière, dans l'Etat du Bengale occidental (celui de Calcutta), les émeutes suscitées par le projet de ZES consacrée au groupe industriel indonésien Salim a fait quatorze morts chez les paysans concernés. Et ce drame est loin d'être isolé. Au même endroit, six personnes avaient déjà été tuées en janvier. Tous les grands noms de l'industrie indienne, en fait, se heurtent au même problème: le projet de construction d'une usine automobile par Tata Motors, dans le même Etat, la zone économique spéciale du groupe pétrochimique Reliance Industries dans l'Etat du Maharashtra, le projet d'aciérie d'Arcelor Mittal dans l'Etat d'Orissa ont eux aussi suscité la violence.

Dans tous les cas, la problématique est la même: les paysans ne veulent pas se laisser priver de leurs terres. D'une part parce qu'ils jugent les compensations insuffisantes (quand ils sont propriétaires), et d'autre part parce qu'ils ne veulent pas se retrouver sans perspective de reclassement professionnel, quand ils sont exploitants.

Dans un pays où trois Indiens sur cinq vivent de la terre, la question est explosive. Elle place la stratégie de développement économique de l'Inde face à ses contradictions: est-il possible de promouvoir une industrialisation à marche forcée sans "accompagner" la population rurale, restée jusqu'ici totalement en dehors de l'émergence du pays? L'agriculture ne représente déjà plus qu'environ 20% de la production indienne et un développement accéléré de l'industrie est désormais vital si le pays veut conserver son taux de croissance actuel de 9% par an, rythme indispensable pour sortir enfin l'Inde de la misère.

Mais dans un pays aux structures démocratiques comme l'Inde (par opposition à l'autoritarisme chinois), une telle transition est très difficile à gérer. Si bien que dans l'immédiat, la crise prend des proportions inquiétantes pour les pouvoirs publics. Au Bengale, une grève générale a affecté l'Etat vendredi dernier pour protester contre les violences policières. La situation sur place est encore compliquée par le fait que l'Etat est dirigé par un gouvernement communiste qui joue en fait le développement capitaliste accéléré, alors même que le même parti communiste est un acteur vital de la coalition gouvernementale nationale au pouvoir à New Delhi... où il freine au contraire tant qu'il le peut les réformes libérales du Premier ministre Manmohan Singh.

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