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Alexandre Soljenitsyne, mort d'un symbole de la dissidence

La Tribune

Publié le 05 août 2008 à 00:20 - Mis à jour le 24 octobre 2008 à 18:16

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Grâce à ses ouvrages, l'écrivain russe avait permis de révéler la réalité des camps dans l'URSS de la guerre froide. Ce prix Nobel est mort dimanche 3 août et sera enterré mercredi 6 août.

Trois fois survivant, Alexandre Soljenitsyne vient de mourir. A 89 ans, l'écrivain russe, grande figure de la dissidence soviétique, a succombé, dans la nuit de dimanche à lundi, à une attaque cérébrale. Il sera inhumé mercredi 6 août au cimentière du monastère Donskoï à Moscou. Prix Nobel de littérature, "il a vécu une vie difficile mais heureuse", selon son épouse.

Alexandre Issaïévitch Soljenitsyne est né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk. Orphelin de père, il est élevé par sa mère dans le sud de la Russie à Rostov-sur-le-Don. Il a été mobilisé en 1941 lorsque Hitler lance la Wehrmacht dans les plaines russes. Capitaine d'artillerie, il est décoré deux fois pour son courage sur le front lors des terribles combats. C'est sa première victoire sur la mort.

Mais en 1945, la censure militaire découvre, dans une lettre qu'il adresse à un ami, des critiques visant Staline. Il laisse entendre que le dirigeant de l'URSS lui semble s'être éloigné de l'idéal de Lénine. La police politique intercepte la lettre et arrête Soljenitsyne, accusé d'être un "ennemi du peuple". Cette simple lettre lui vaut d'être condamné à huit ans de camp pour activité contre-révolutionnaire. Compte tenu de sa formation de mathématicien, il est affecté à un institut de recherche secret, évoqué dans son roman "Le Premier cercle", puis, en 1950, dans des camps de travail de la steppe kazakhe. Il survivra à ces huit ans de goulag. C'est sa deuxième victoire.

Pourtant, le sort s'acharne. Libéré en 1953, il reste en bannissement dans un village du sud du Kazakhstan, où il est atteint d'un cancer à l'estomac. Dont il se remet. Troisième et dernière victoire.

En 1956, la brève période de détente ouverte par Nikita Khrouchtchev (qui succède à Staline le 5 mars 1953) lui permet d'être réhabilité et de mettre fin à l'exil. Il devient membre de l'Union des écrivains. Il est décidé à montrer le vrai visage du communisme.

Il s'installe alors à Riazan, à quelques kilomètres de Moscou, où il enseigne les sciences physiques dans une école secondaire. C'est à ce moment-là qu'il va faire paraître, en 1962, "Une journée d'Ivan Denissovitch". Cette plongée de vingt-quatre heures dans l'enfer des camps donne une voix aux innombrables martyrs qui n'ont pas survécu, comme lui, à l'enfer du goulag. Contre toute attente, le livre n'est pas censuré. C'est même Khrouchtchev qui autorise sa publication.

Le dégel se poursuivant, Soljenitsyne publie dans la revue Novyi Mir plusieurs textes dont "La Maison de Matriona" (1963). Mais ce répit est de courte durée. En 1964, Nikita Khrouchtchev est écarté du pouvoir. Le KGB harcèle un Soljenitsyne dont le renom grandit déjà en Occident et les autorités interdisent la publication de ses livres, dont "Le Pavillon des cancéreux". Ses ouvrages sont retirés des bibliothèques publiques.

En 1967, il provoque le système en réclamant la suppression de la censure En 1969, il est exclu de l'Union des écrivains et l'attribution du Nobel, le 8 octobre 1970, ne fait qu'accroître la colère du Kremlin. Par crainte de représailles sur sa femme et ses trois enfants, Soljenitsyne n'ira pas chercher sa récompense en Suède.

En 1973, l'écrivain monte d'un cran dans les hostilités envers le Kremlin avec "L'Archipel du Goulag". Le KGB a mis la main, à Leningrad, sur un exemplaire du roman. L'amie à qui l'écrivain avait confié son manuscrit est arrêtée et interrogée plusieurs jours. Elle est finalement retrouvée pendue. Lorsqu'il apprend la nouvelle, Soljenitsyne déclare ouvertement la guerre au régime. Il parvient à faire passer une copie du manuscrit de l'autre côté du rideau de fer. Grâce à ce livre, l'Occident ouvre enfin les yeux sur la réalité soviétique. Le 12 février 1974, l'écrivain est arrêté chez lui, déchu de sa nationalité et expulsé. Il s'agit du premier citoyen soviétique expulsé depuis Léon Trotski en 1929.

C'est une période d'exil pour Soljenitsyne et sa famille. D'abord en Suisse, à Zurich, puis en 1976 aux Etats-Unis dans le Vermont.

Les dernières années de sa vie sont vouées au travail. L'écrivain russe reprend toutes ses oeuvres déjà publiées afin d'aboutir à une version définitive de chacune. En 1990, paraît "comment réaménager notre Russie ?", essai dans lequel il défend l'idée d'une Union soviétique plus petite, plus russe, panslave, d'un retour aux valeurs familiales, traditionnelles.

Il défendait une position qui fit bondir les milieux progressistes : ce défenseur d'une renaissance morale et spirituelle de la Russie se disait favorable au rétablissement de la peine de mort pour les terroristes et approuvait l'intervention de l'armée en Tchétchénie.

Alexandre Soljenitsyne fait aussi l'objet durant tout son parcours littéraire d'accusations d'antisémitisme en raison de la publication du nom des responsables administratifs du Goulag, de ses travaux historiques sur la révolution bolchevique et, plus récemment, en raison de son opposition aux oligarques russes et de la publication de son ouvrage historique "Deux siècles ensemble" sur les relations entre Juifs et Russes de 1795 à 1995. L'écrivain et ancien dissident soviétique Vladimir Voinovich a ainsi essayé de démontrer le caractère antisémite de ce livre dans une étude polémique

Il restera vingt ans dans le Vermont durant lesquelles l'empire russe va s'écrouler. En 1994, après avoir été officiellement réhabilité par Gorbatchev, il retrouve enfin le sol natal. Il revient triomphalement à Moscou à bord du transsibérien lors d'un voyage qui dure plusieurs semaines. Il refuse même une haute distinction que voulait lui décerner Boris Eltsine, en expliquant ne pas pouvoir accepter d'honneurs de la part d'un président qui avait, selon lui, plongé son peuple dans la misère.

Mais la Russie qu'il retrouve n'est pas celle qu'il a quittée. Il n'est plus un paria, il n'est plus non plus le symbole du changement. Pourtant, pour Vladimir Poutine qui lui avait rendu visite le 12 juin 2007 pour lui remettre le Prix d'Etat, "des millions de gens dans le monde lient le nom et les oeuvres d'Alexandre Issaevitch Soljenitsyne au sort de la Russie elle-même".

La Tribune

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