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Attractivité de la recherche: la question clé des salaires

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Publié le 19 avril 2008 à 01:20 - Mis à jour le 24 octobre 2008 à 18:59

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Par Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l'université Toulouse III.

Pour remplir leur rôle clé dans la société et dans l'économie, les métiers de la recherche doivent être assez attractifs pour drainer une partie des meilleurs étudiants et attirer ou maintenir en France les chercheurs les plus créatifs. On peut trouver sur ce point des indications contradictoires: nombre d'anecdotes font état d'excellents chercheurs exilés pour des raisons matérielles, alors que certains voient dans la proportion relativement forte de candidats étrangers recrutés la preuve de l'attractivité de la recherche française. Pour résoudre ce paradoxe, on peut comparer les revenus des universitaires français avec ceux d'autres pays, par exemple des États-Unis, principal attireur de cerveaux.

Si les rémunérations sont assez uniformes en France, elles sont beaucoup plus hétérogènes aux États-Unis; ce phénomène est illustré par les salaires des mathématiciens, pour lesquels des chiffres fiables sont disponibles (1). Comparons les rémunérations (indicatives) vers l'âge de 35 ans pour différents profils. Alors que les rémunérations françaises sont supérieures pour les enseignants du secondaire (agrégés) et comparables pour les enseignants de premier cycle non chercheurs, elles sont inférieures pour les enseignants ayant une activité de recherche modérée, et très inférieures pour les chercheurs actifs (pour les États-Unis, on considère ceux en poste dans l'une des cinquante universités les plus connues; les salaires des "stars" sont très largement supérieurs).

Ces comparaisons indicatives suggèrent au moins deux remarques. D'une part, c'est moins le niveau général des salaires qui diffère que la différenciation en fonction de l'activité. D'autre part, le système français ne valorise pas la recherche, en particulier pour les jeunes chercheurs, les plus mobiles. Le problème d'attractivité est en fait double: vis-à-vis de l'étranger, mais aussi - surtout - vis-à-vis d'autres secteurs d'activité du secteur privé ou public. Un étudiant brillant n'a aucun intérêt matériel à choisir la recherche: il devra travailler dur pour faire ses preuves pendant ses années (mal payées) de thèse puis de post-doctorat avant de pouvoir espérer trouver un poste. Ensuite, même dans le cas le plus optimiste, ses revenus resteront longtemps médiocres comparés à ceux garantis par la voie sans risque de l'enseignement secondaire, et très inférieurs à ceux qu'il obtiendrait dans le secteur privé ou dans l'administration (par exemple, dans un grand corps de l'État s'il est normalien).

La France a néanmoins un facteur d'attractivité: de nombreux postes de chercheur sans tâche d'enseignement. Les charges d'enseignement des universitaires ayant une activité de recherche limitée sont aussi comparativement faibles en France. Nous sommes donc attractifs pour des chercheurs étrangers actifs, mais pas suffisamment pour avoir accès dans d'autres pays aux postes les plus recherchés.

Ces compensations au faible niveau des rémunérations ont l'inconvénient d'être coûteuses, car elles mènent à une démultiplication des postes: des chercheurs (généralement actifs) sans charge d'enseignement coexistent avec des enseignants-chercheurs faisant souvent assez peu de recherche à forte visibilité. L'enseignement supérieur en est dégradé (c'est la recherche de haut niveau qui assure sa qualité) et on peut noter d'autres effets pervers, comme une nette dévalorisation de l'enseignement auprès des enseignants-chercheurs (activité stigmatisante, puisque les chercheurs dynamiques en sont déchargés).

À long terme on peut imaginer voir émerger en France un "marché aux talents" qui récompense véritablement les qualités des chercheurs. En attendant, divers dispositifs permettraient de corriger la situation actuelle. Des primes - comme il en existe dans une grande partie de la fonction publique - pourraient compléter les rémunérations des enseignants-chercheurs actifs, sur le modèle de la prime d'encadrement doctoral et de recherche actuelle, rénovée et amplifiée.

Approcher des standards internationaux les rémunérations des quelques milliers de chercheurs à bonne visibilité internationale aurait un coût limité, voire nul si cela permettait d'orienter vers l'enseignement supérieur une partie des chercheurs actuellement non enseignants et améliorer ainsi l'efficacité de notre système de recherche. Laisser nos meilleurs chercheurs aller chercher ailleurs de meilleures rémunérations pourrait au contraire être, à long terme, très dommageable.

(1) Voir "2007 Annual Survey of the Mathematical Sciences, first report, part II", Notices Amer. Math. Soc. 54 (2008): 3, 387393.

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