Washington, Genève et Rubaya : l’axe discret qui s’attaque à la géopolitique du coltan
Idriss Linge, Agence Ecofin.

Mercuria, un trader de matières premières basé à Genève.
Mercuria
Idriss Linge, Agence Ecofin.

Mercuria, un trader de matières premières basé à Genève.
Mercuria
Le gisement de coltan de Rubaya, situé dans la province du Nord-Kivu en République démocratique du Congo, concentre depuis plusieurs années les convoitises internationales. Plusieurs rapports et enquêtes spécialisées estiment que ce site représente jusqu’à 15% de la production mondiale de coltan, un minerai clé pour la fabrication du tantale, indispensable aux semi-conducteurs utiles dans l’intelligence artificielle et aux batteries, espoirs de la transition énergétique.
Cette importance a rendu le site propice aux conflits armés. Depuis 2022, la zone est passée entre les mains de plusieurs groupes rebelles et demeure partiellement contrôlée par le M23 et l’Alliance des Forces du Changement (AFC) soutenue par le Rwanda, malgré les engagements diplomatiques visant à réduire leur présence.
En août 2025, le Bureau américain de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) a sanctionné le groupe PARECO-FF, la société minière CDMC et deux négociants hongkongais, les accusant d’avoir contribué à des chaînes d’approvisionnement sous influence de groupes armés. Ces mesures prolongent l’esprit de la loi Dodd-Frank, qui cherche à empêcher les minerais de conflit d’entrer dans les circuits commerciaux américains.
L’un des éléments nouveaux de cette recomposition géo-économique est le renforcement du partenariat entre TechMet, société américaine d’investissement spécialisée dans les minéraux critiques, et Mercuria, un trader de matières premières basé à Genève. En 2025, ce dernier a investi 68 millions de dollars — soit environ 63 millions d’euros — dans TechMet, devenant ainsi l’un de ses partenaires majeurs.
Cet accord visait à financer le lancement d’une plateforme de trading. Pour Quentin Lamarche, directeur général de TechMet SCM, la nouvelle filiale trading du groupe vise à bâtir une infrastructure de négoce mondiale capable de répondre à la demande croissante de métaux stratégiques. Du côté de Mercuria, Kostas Bintas, responsable mondial des métaux et des minéraux, estime que ce partenariat arrive à « un moment où sécuriser l’approvisionnement n’a jamais été aussi essentiel », dans un marché de plus en plus fragilisé par les tensions géopolitiques.
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Mais bien avant cela, TechMet avait déjà bénéficié de deux financements d’un montant global de 105 millions de dollars — près de 98 millions d’euros — de la Société américaine de financement du développement international (DFC), une institution du gouvernement des États-Unis.
Les discussions relayées par plusieurs médias américains et suisses suggèrent que les États-Unis étudient la possibilité d’un investissement industriel majeur pour transformer et sécuriser le site de Rubaya. Certaines sources évoquent un montant supérieur à 500 millions de dollars — environ 467 millions d’euros — pour développer une chaîne de valeur intégrée, allant de l’extraction à la certification du minerai. Toutefois, ces échanges restent préliminaires et seraient conditionnés à un accord de paix durable dans le Nord-Kivu ainsi qu’à la mise en place d’un cadre de gouvernance strict.
Pour Washington, l’enjeu dépasse le coltan. Il s’agit d’inscrire la RDC dans un corridor minier sécurisé s’étendant du Kivu au Katanga, capable d’offrir une alternative crédible aux chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine, particulièrement influente dans le raffinage du tantale.
Mercuria, déjà très active sur le cuivre congolais, représente pour les États-Unis un opérateur occidental capable d’offrir des normes de conformité strictes et une expertise logistique adaptée.
Pour le gouvernement congolais, l’intérêt croissant des acteurs occidentaux offre la perspective d’une manne fiscale plus stable, dans un secteur historiquement miné par la contrebande et les prélèvements illégaux. Mais ce repositionnement pourrait aussi accroître la dépendance de Kinshasa à l’égard des arbitrages stratégiques américains, dans un contexte régional marqué par l’implication intéressée du Rwanda et la résilience économique des groupes armés.
Rubaya reste ainsi davantage un révélateur qu’un simple gisement : celui d’un monde où les minerais critiques sont devenus des instruments de puissance, et où les chaînes d’approvisionnement se redessinent au rythme des rivalités entre grandes nations.
Idriss Linge, Agence Ecofin.
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