Le manque chronique de moyens et la superposition de l’engagement personnel et professionnel dégradent les conditions de travail dans l’économie sociale et solidaire.
CC Pexels by Anna Shvets
DÉCRYPTAGE. Chantage à l’engagement, surcharge de travail et pression croissante des appels à projets minent des quotidiens parfois très éloignés des valeurs brandies par l’économie sociale et solidaire. La prise en compte de ces risques psychosociaux progresse lentement au sein de l’ESS.
« Au départ, le projet est galvanisant, il y a tout à faire, on est jeune, on s’engage, on se donne à fond ! », se souvient Mélanie (*), ex-salariée d’une association girondine. « Mais cette dynamique temporaire se révèle durable, la pression financière devient la règle, les valeurs initiales s’éloignent… Et on en vient à reproduire les travers d’un système qu’on voulait justement dénoncer en s’engageant dans l’ESS. »
Après plusieurs années « de stress, de frustration permanente et de sentiment de greenwashing », Mélanie quitte sa structure d’une vingtaine de salariés, victime d’épuisement professionnel. « Le burn-out n’est pas rare dans l’ESS, on observe un turnover régulier dans les structures associatives dont le modèle n’est pas tenable », prévient-elle.
Chantage à l’engagement
Surcharge de travail, perte de sens, management toxique : l'économie sociale et solidaire est loin d’être immunisée contre les risques psychosociaux présents partout dans l’économie classique. Mais dans ce secteur où l’engagement est une notion centrale, le contraste peut être frontal entre les valeurs défendues et la réalité.
Pour de nombreux salariés, souvent passés par le bénévolat, cela ouvre la porte au « chantage à l’engagement » : une pression plus ou moins explicitequi peut venir de l’employeur, de l’équipe voire du salarié lui-même. « Il peut y avoir une superposition totale entre travail et engagement personnel, surtout quand on est jeune et motivée. On se fait bouffer facilement », raconte Mélanie.
« C’est une pression insidieuse… On nous persuade qu’on est indispensable, on nous demande une mobilisation, soir et week-ends compris, pour pallier l’urgence et des conditions de travail dégradées. Au point de perdre de vue ce que l’on défend. Je suis partie parce qu’il fallait que je me sauve moi-même… », témoigne également Léa (*), victime de plusieurs épisodes d’épuisements puis d’un burn-out en 2023. Après quinze ans dans l’ESS comme bénévole, salariée, coordinatrice puis directrice, elle clame : « Je ne veux plus jamais travailler dans le milieu associatif où l’articulation entre salariat et bénévolat est extrêmement pesante. »
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La systématisation des appels à projets
Un phénomène encore accentué par la généralisation des appels à projets. « Les pouvoirs publics ne financent plus le fonctionnement des structures mais des projets précis correspondant à leurs besoins. Pour décrocher ces financements, les structures ont tendance à tordre leur mission première ou à en développer de nouvelles parfois éloignées de leur vocation initiale, y compris dans le secteur marchand », décrypte Vincent Angel, enseignant-chercheur en psychologie du travail et des organisations à l’Université de Bordeaux.
L’empilement des normes, dossiers et rapports tend à privilégier les indicateurs comptables plutôt que l’impact social de l’ESS, alimentant la perte de sens. « Cette mise sous tension des travailleurs nourrit le décalage entre ce qu’ils pensaient faire en s’engageant dans l’ESS et ce qu’ils font réellement. C’est une source de risques psychosociaux comme ça peut être le cas dans d’autres secteurs », poursuit-il.
« Il n’y a pas nécessairement davantage de risques dans l’ESS », constate également une bonne connaisseuse du secteur. « Mais les petites associations sont souvent un terrain favorable parce que le management peut y être défaillant, faute de formation ou de temps, et parce que le tissu associatif peut donner du pouvoir à des personnalités toxiques avec peu de garde-fous. »
Et, elle aussi, dénonce le poids croissant du paramètre financier : « Il y a vingt ans, les subventions n’étaient pas un sujet. Aujourd’hui, la course aux appels à projets est une lutte permanente et épuisante pour les dirigeants. » Chronophages, ces procédures entretiennent aussi une forme de compétition stérile entre les structures de l’ESS pour obtenir des financements maigres et rarement pérennes. « Mais ce qui dégrade les conditions de travail ce n’est pas le cadre de l’ESS ce sont les faibles moyens humains et financiers qui lui sont accordés », précise un autre dirigeant d’association à Bordeaux.
Une prise de conscience encore timide
« À secteur d’activité comparable, les indicateurs de qualité de vie au travail restent légèrement meilleurs dans l’ESS », précise toutefois Timothée Duverger, directeur de la chaire Terr’ESS de Sciences Po Bordeaux et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. « Le secteur de l’insertion souffre de problématiques managériales tandis que les petites structures associatives sont un contexte propice à une forme de "don de travail" à cause de cette porosité entre salariat et bénévolat. »
La parole sur le burn-out s’est plus ou moins libérée ces dernières années. « On a compris qu’on n’est pas des cas isolés et qu’il est possible de fonctionner autrement », assure Mélanie. Mais la « loyauté » envers des projets dans lesquels ils se sont beaucoup investis n’incite pas non plus les ex-salariés à s’exprimer ouvertement ni à se retourner contre leur ancien employeur. A fortiori quand la proximité est forte avec les élus locaux.
La prise de conscience reste donc bien timide à ce stade. « On prend très au sérieux la question de la souffrance au travail, du chantage à l’engagement et du gros turnover des équipes », assure Benoît Hamon, le président d’ESS France. « C’est la raison pour laquelle on dispense des formations aux dirigeants de structures. Mais il y a bien sûr des progrès à réaliser sur les conditions de travail et les carrières. »
« Nous constatons une dégradation de la situation sociale et psychologique des publics que nous devons accompagner avec des moyens contraints », ajoute Antoine Laurent, le délégué général de la Fédération des entreprises d’insertion. « Et la logique du financement par projet ou sans perspective de long terme est anxiogène pour les salariés et les dirigeants de structures qui se démènent tous les jours pour répondre à ces enjeux sociaux. »
« L’évolution est réelle depuis dix ans mais il y a encore un impensé du travail dans l’ESS », juge néanmoins Timothée Duverger tandis que Léa se montre bien plus directe : « Le sujet reste tabou et sous-estimé parce que ça arrange bien tout le monde, à commencer par les financeurs publics qui ne veulent pas de vague. »
Les risques psychosociaux brillent par exemple par leur absence dans la feuille de route sur l’ESS adoptée par Bordeaux Métropole en juillet 2022. Alors même que la baisse des subventions de l’État et des collectivités devrait encore accroître les tensions qui fragilisent déjà les travailleurs. Un risque accru dénoncé lors des 350 manifestations menées dans tout le pays le 11 octobre dernier sous le mot d’ordre : « Ça ne tient plus ! »