OPINION. « L'Europe ne gagnera pas la bataille technologique sans ses universités »
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Par Christophe Hadjur, Docteur en biochimie, Vice-recteur chargé de la Recherche, de l'Entreprise et des relations au monde socio-économique et de l'Innovation à l’UCLy (Université Catholique de Lyon) (*)
Le modèle hérité du XXe siècle repose sur une division claire : l’université produit des connaissances, l’entreprise les transforme en applications. Ce schéma a structuré la croissance industrielle européenne. Toujours pertinent pour la recherche fondamentale, il devient insuffisant face à la complexité des transitions écologiques, numériques et géopolitiques. Ces transitions ne suivent plus une logique linéaire. Elles impliquent des boucles permanentes entre production scientifique, régulation, expérimentation économique et acceptabilité sociale. Lorsque ces dimensions avancent séparément, les frictions se multiplient : retards normatifs, controverses publiques, destructions de valeur. L’innovation contemporaine exige donc une transformation non seulement des processus, mais des structures de coopération.
L’innovation doit être pensée comme un système institutionnel intégré. Elle mobilise simultanément des disciplines scientifiques hétérogènes, des cadres juridiques évolutifs, des écosystèmes économiques territorialisés, des références éthiques et culturelles. En Europe, la densité normative et l’exigence sociétale constituent un environnement particulier, souvent considéré comme contraignant. Mais il peut aussi devenir un levier stratégique, si l’anticipation réglementaire et la réflexion éthique sont intégrées en amont des dynamiques technologiques. La question centrale n’est donc pas d’accélérer de manière indépendante, mais d’organiser la cohérence institutionnelle entre les acteurs, et en premier lieu avec les universités.
Dans ce contexte, les universités européennes disposent d'un atout distinctif trop rarement mobilisé dans le système académique français : leur capacité à articuler sciences expérimentales, sciences humaines et réflexion critique. C'est toute la stratégie de l'UCLy à Lyon, où cette articulation n’est pas seulement culturelle ; elle est organisationnelle et stratégique. La création du Vice-rectorat Recherche, Entreprise et Innovation s’inscrit dans cette dynamique : faire de l’interdisciplinarité un principe structurant de gouvernance et un levier d’action institutionnelle.
L’enjeu n’est pas de réduire l’université à une fonction d’appui économique. L'enjeu est de construire de nouveaux espaces où production du savoir, expérimentation entrepreneuriale et réflexion normative interagissent de manière stable, coordonnée et anticipatrice.
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Structurer une interdisciplinarité réelle, où sciences et humanités coopèrent au sein d'un même cadre stratégique, non par posture culturelle, mais par nécessité opérationnelle, tant les controverses sociotechniques peuvent invalider des années d'investissement. Institutionnaliser les partenariats économiques dans le temps long, au-delà des conventions-cadres signées et oubliées. Former des profils capables de conjuguer expertise scientifique, intelligence institutionnelle et discernement éthique. Enfin, inscrire ces transformations dans une ambition européenne collective, et non les laisser à l'état d'expérimentations locales isolées.
La compétition mondiale en matière d'innovation se joue sur deux terrains connus : vitesse de mise sur le marché et puissance des investissements. Sur ces deux dimensions, l'Europe peine à rivaliser. Mais il existe un troisième terrain : la qualité de l'architecture institutionnelle. La capacité à intégrer durablement les dimensions scientifiques, économiques, réglementaires et éthiques de l'innovation constitue un avantage d'un type nouveau, plus difficile à imiter, plus robuste dans le temps. Cette intégration ne se décrète pas, elle se construit. La souveraineté européenne dépendra aussi de cette architecture et de la volonté de la bâtir.
Mon expérience industrielle m’a appris qu’une innovation peut échouer lorsqu’elle n’est pas pensée dans son environnement global. Mon expérience universitaire m’a convaincu que cette cohérence ne se décrète pas. Elle s’organise.
Relier plutôt qu’opposer.
Intégrer plutôt que juxtaposer.
Structurer plutôt qu’improviser.
L’alliance entre universités et entreprises n’est pas un supplément stratégique. Elle constitue une condition de la soutenabilité du modèle européen.
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(*) Docteur en biochimie de l’Universite Joseph Fourier de Grenoble, Christophe Hadjur debute sa carrière dans la recherche fondamentale avec une thèse sur le cancer, suivie d’un sejour à l’Ecole polytechnique federale de Lausanne, au sein d’un groupe pluridisciplinaire en lien direct avec l’hôpital. Ce goût pour le croisement des disciplines et l’application concrète des savoirs constitue le fil rouge de son parcours. Il rejoint ensuite le groupe l’Oreal, où il exerce pendant plus de vingt ans des responsabilites de direction en France, en Asie (Tokyo, Singapour, Shanghai) et en Europe. Pionnier de l’open innovation, il initie de nombreux partenariats strategiques avec des universites et instituts de recherche, pilote des centres internationaux et dirige le Color Hub mondial. Plus recemment, il devient Vice-president du Centre europeen d’innovation et du developpement durable et membre du comite executif du groupe japonais Shiseido, où il transforme le centre de recherche d’Orleans en pôle d’innovation durable. Cette orientation vers l’innovation responsable et l’eco-conception fait directement echo aux engagements de l’UCLy en faveur des transitions environnementales et societales. Il a egalement collabore avec le Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (CNRL) sur des travaux primes à l’international, renforçant son lien avec l’ecosystème scientifique lyonnais.
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