OPINION. « Les résolutions des dirigeants européens à l’épreuve de la flambée du brut »
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Raphaëlle Auclert
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Par Raphaëlle Auclert, Chargée de cours à l'Institut Catholique de Vendée (ICES) et Membre du Centre de Recherches de l'ICES (*)
En quatre ans, les terminaux méthaniers français se sont imposés comme la principale porte d’entrée du gaz naturel liquéfié (GNL) russe en Europe. Selon le cabinet d’analyse Kpler, 34 % du GNL importé en France en 2024 provenait de Russie. Les traders achetaient ce gaz, le transbordaient sur d’autres navires et le redistribuaient dans l’UE, y compris vers des pays ayant publiquement banni les importations russes. [1]
Sur le papier, tout est en règle : l’interdiction des contrats GNL à court terme par l’UE ne prendra effet qu’au 25 avril 2026 et celle des contrats à long terme au 1er janvier 2027. Par conséquent, fustiger Moscou à Bruxelles tout en maintenant les livraisons russes ne pose aucun problème : c’est de la logique commerciale pure. [2] Pour autant, l’Italie n’entend pas se laisser distancer.
La Première ministre Giorgia Meloni et les géants de l’énergie préparent des contre-offensives. Le 13 avril, Claudio Descalzi, PDG d’ENI et poids lourd du secteur européen, a pris la parole lors d’un meeting de la Ligue, qui fait partie de la coalition au pouvoir. Il a exhorté l’UE à revoir ses plans d’interdiction du gaz russe, en partant d’une équation simple : comment remplacer les 20 milliards de mètres cubes de GNL russe, essentiels à la flexibilité des centrales électriques ? [3]
Le lieu de l’intervention de Descalzi n’était pas choisi par hasard : le parti de Matteo Salvini, vice-Premier ministre, dénonce depuis des années les sanctions comme une « folie économique, sociale et culturelle ». A l’évidence, il faut y voir une alliance des grands groupes italiens avec la droite pour faire plier Meloni.
La crise énergétique née de la guerre d’Iran s’intensifie. Le blocus iranien du détroit d’Ormuz, doublé de celui des États-Unis, a privé le monde de 20 % de ses approvisionnements en GNL, production de la méga-usine de Ras Laffan au Qatar incluse. Depuis le conflit américano-israélien contre l’Iran en février 2026, les prix du gaz en Europe ont grimpé de 32 €/MWh à plus de 50 €/MWh. Le pétrole Urals s’adjugeait mi-avril à 117 dollars le baril, son record depuis 2013. Le 21 avril, il était un peu retombé, frôlant tout de même les 99 dollars. [4, 5 ]Pire : le « plafond des prix » européen de 44,1 dollars, révisé le 1er février par la Commission, est remis en cause. En effet, peu après cette annonce, le président russe a promulgué un décret interdisant la fourniture de pétrole et de produits pétroliers à toute personne ou entité étrangère si le contrat contenait une clause mentionnant un mécanisme de plafonnement.
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Les Philippines illustrent la panique qui saisit certains États. Le 14 avril, la ministre de l’Énergie Sharon Garin a révélé que Manille réclamait à Washington une prolongation de dérogation pour importer du pétrole russe et des produits pétroliers, l’autorisation précédente ayant expiré le 11 avril. Avant le chaos moyen-oriental, 98% du pétrole philippin venait de cette région. Mais avec la fermeture du détroit et faute de brut russe, un effondrement énergétique est à craindre. [6]
L’Inde suit le même chemin. Malgré sa promesse faite à Donald Trump en décembre 2025 de réduire ses achats à Moscou, 30 millions de barils ont été importés en mars 2026. Delhi profitait d’un rabais de 40 dollars, mais elle paie désormais une prime à la concurrence. Pour la première fois, l’Urals dépasse le Brent.
La situation des Philippines et de l’Inde illustre ce qui se passe dans toute l’Asie. A terme, la course à l’énergie russe pourrait compenser la demande européenne. En témoigne la visite à Moscou le 13 avril dernier du président indonésien Prabowo Subianto, suivie par des annonces par le ministre indonésien de l’énergie concernant l’importation de pétrole et de LNG russes, ainsi que des projets de construction de raffineries en Indonésie. [7]
En définitive, les sanctions étaient calibrées pour un pétrole avoisinant 60 dollars le baril. Avec un bond audelà des 110 dollars et la perspective de hausses futures, cette discipline semble difficile à maintenir. Et la question n’est pas seulement celle du prix, mais des volumes disponibles sur le marché, hélas insuffisants aujourd’hui.
La guerre avec l’Iran a provoqué un chambardement dans l’équilibre qui avait auparavant présidé à l’imposition des sanctions, et les signataires de 2022 cherchent désormais des failles pour assurer leur approvisionnement. On peut ainsi distinguer 3 scenarii de contestation du régime de sanctions. Celui de la Hongrie et de la Slovaquie tout d’abord, qui s’opposent ouvertement à la ligne de Bruxelles, faute d’alternative; en effet, toute leur infrastructure énergétique dépend des ressources russes et elles réclament un report officiel auprès de l’UE.
L’Inde, les Philippines et la Serbie agissent de manière comparable, mais se tournent directement vers Washington, non vers l’UE.[8; 9] Tous demandent à la MaisonBlanche d’exclure leur pays du régime de sanctions au nom de la prévention d’un effondrement énergétique. Les Américains doivent composer avec la réalité : l’Inde et les Philippines étant considérées comme des acteurs clés de la confrontation stratégique avec la Chine, il est impossible de ne pas les écouter.
Un groupe bien plus large de pays pratique une résistance feutrée aux sanctions. Le président Macron, pourtant l’un des principaux faucons européens visàvis de Moscou avec sa « coalition des volontaires », est à la tête d’un pays devenu un hub central pour la réexportation du GNL russe. La Grèce et Malte adoptent une position similaire : elles continuent leurs échanges avec le Kremlin dans le domaine du transport énergétique dans l’ombre, tout en s’opposant ouvertement à un embargo total de l’UE sur le pétrole russe. [10] L’Autriche, de son côté, refuse de fermer les antennes de la banque Raiffeisen en Russie, l’une des plus grandes banques étrangères sur place.
La Commission européenne, quant à elle, maintient sa ligne et se contente d’ajuster ses sanctions, craignant de perdre la main sur l’agenda politique européen. En ce moment même, un 20ème paquet de sanctions est d’ailleurs en discussions à Bruxelles, tant l’antagonisme avec Moscou est devenu le cœur doctrinal, institutionnel et moral de l’Union européenne.
Pourtant, une normalisation du commerce, et en particulier des flux énergétiques, serait une bouffée d’oxygène pour une économie européenne déjà très fragile. Lorsque le marché est sous pression, il devient sourd aux admonestations. C’est simple comme tourner un robinet.
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Sources :
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(*) Enseignante-chercheuse spécialiste de la guerre froide et de la Russie contemporaine, co-auteur de "Poutine, Lord of war" publié aux éditions Mareuil en 2024.
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