Guerre et déficit : l’Arabie saoudite sacrifie la mégapole de Neom pour ses priorités stratégiques
latribune.fr
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane annonce la construction d'une ville zéro carbone baptisée « The Line » à Neom, dans le nord-ouest de l'Arabie saoudite, le 10 janvier 2021.
AS//FW1/Carmel Crimmins - VIA REUTERS - Handout .
Confrontée à un conflit régional, à un déficit budgétaire croissant et à l’explosion des coûts, l'Arabie saoudite engage un virage brutal sur Neom. Le royaume prévoit jusqu’à 16 milliards de dollars de pénalités pour réduire un projet devenu économiquement et techniquement intenable.
Les informations à retenir
Pourquoi l’Arabie saoudite réduit-elle le projet Neom ?
Riyad prévoit jusqu’à 16 milliards de dollars pour résilier des contrats entre 2026 et 2030.
Le coût total de Neom pouvait atteindre 4 500 milliards de dollars, jugé insoutenable.
Le conflit régional en 2026 et le blocage d’Ormuz ont recentré les priorités sur la défense.
L’Arabie saoudite réoriente ses investissements vers l’IA, les infrastructures et les grands événements.
Riyad s’apprête à débourser 16 milliards de dollars entre 2026 et 2030 pour résilier les contrats de Neom. Cette annonce sonne le choc de réalité pour le projet phare de Vision 2030, où 64 milliards ont déjà été engloutis. Face à la guerre avec l’Iran, le gouvernement saoudien coupe dans ses mirages et réalloue massivement son capital vers la défense, l’intelligence artificielle et les infrastructures de l’Expo 2030 ou du Mondial 2034.
Annoncée en 2017, Neom devait être une mégapole de la taille du Rwanda. Son cœur, The Line, prévoyait une ville linéaire de 170 kilomètres de long pour 9 millions d’habitants. Le plan initial intégrait aussi une station de ski (Trojena) et un port industriel (Oxagon). Riyad voulait utiliser la rente du fonds souverain PIF pour attirer les investissements étrangers. Mais le gouffre s’est creusé : dès 2022, les cadres apprenaient que la facture globale pourrait grimper à 4 500 milliards de dollars, soit le PIB de l'Allemagne. Faute d'investissements directs suffisants, le royaume impose désormais une discipline radicale.
L'impossible équation technique et écologique
Le problème est aussi physique. Construire un mur vitré de 500 mètres de haut pose des risques structurels majeurs face aux vents et à la rotation de la Terre. Pour les 20 premiers modules, les besoins en ciment dépassaient la production annuelle de la France. Le chantier exigeait surtout l'arrivée d'un conteneur toutes les huit secondes sur un site sous-équipé. À cela s'ajoute un désastre écologique : cette barrière réfléchissante coupe les couloirs de migration des oiseaux. Sur le terrain, les images satellites ne montrent que des tranchées et des pieux dans le sable d'un chantier au ralenti.
La machine financière a déraillé. L'Arabie saoudite n'a jamais atteint ses objectifs d’investissements. Pire, elle est devenue importatrice nette de capital. La gouvernance autoritaire a lourdement pesé : la purge du Ritz-Carlton en 2017 et l’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018 ont terni l'image du pays. La culture des suivistes a poussé les consultants à valider des plans irréalistes. En 2026, les 16 milliards de pénalités de Neom représentent un tiers du déficit budgétaire national. Loger 9 millions d'habitants à l'horizon 2030 n'est plus une option.
La géopolitique a achevé le projet. Depuis février 2026, le conflit impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran bloque le détroit d’Ormuz, asphyxiant le commerce régional. Des frappes ont touché les infrastructures saoudiennes. La priorité absolue est revenue à la défense du territoire. Neom, conçu en période d'euphorie, est sacrifié face aux dépenses militaires vitales et aux projets vitrines jugés plus rentables.
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Ce que le royaume sauve et sacrifie
La nouvelle feuille de route est un tri drastique. The Line est réduit à quelques modules. The Cube (Riyad) est abandonné, et les Jeux asiatiques d’hiver 2029 prévus à Trojena (Arabie Saoudite) sont transférés au Kazakhstan. L’île de luxe Sindalah, ouverte en 2024, a déjà fermé. Seul Oxagon, le port industriel, survit pour contourner le blocus d'Ormuz. Riyad sort des « trophées architecturaux » pour financer des actifs utiles ou culturels (AlUla, Qiddiya).
Après « l’ère des poètes » et des PowerPoints, le patron du PIF impose l'efficacité des dépenses. Si la jeunesse saoudienne bénéficie de l'ouverture culturelle du pays, la promesse d'une économie post-pétrole s'éloigne. L'Arabie saoudite découvre que les lois du marché et de la physique s'appliquent aussi aux mirages du désert.