« Un petit peu en 1918 » : la course contre la montre de l’armée française pour maîtriser l'IA

Arthur Mensch, cofondateur et PDG de Mistral AI et Guillaume Faury, PDG d'Airbus.
Djallal Malti/LT

Arthur Mensch, cofondateur et PDG de Mistral AI et Guillaume Faury, PDG d'Airbus.
Djallal Malti/LT
L’intelligence artificielle et, plus largement, le numérique représentent un défi pour les forces armées et l’industrie françaises. Ces dernières doivent explorer leur potentiel et apprendre à les maîtriser pour assurer la souveraineté et la défense nationales.
L’IA « est au cœur de ce que l'on va pouvoir développer en termes de connectivité de nos plateformes habitées et non habitées », résume le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'Air et de l’Espace, lors du Paris Air Forum. « C'est plus qu'une transformation, c'est une véritable révolution qu'on n'a pas le droit de rater », ajoute-t-il. « Sinon nous ne serons plus capables d’assurer » notre supériorité opérationnelle. Le haut gradé compare l’arrivée de l’IA à celle de la radio, « qui nous a permis de coordonner toutes nos manœuvres aériennes, terrestres et maritimes. »
« Globalement, notre époque, en termes de technologie, on est un petit peu en 1918 » avec le début de la mécanisation, complète par une autre analogie le général de corps d’armée Bruno Baratz, ou encore 1940, où « on voit le différentiel tactique entre la combinaison chars-avions-transmission. »
Face à des mastodontes comme les États-Unis ou la Chine, mais aussi à de grandes puissances hostiles comme la Russie, l’armée française doit donc s’adapter, innover et maîtriser l’IA si elle ne veut pas être déclassée. Dans un conflit, « il faut déjà encaisser le premier choc, mais après, celui qui prend l'ascendant, c'est celui qui est capable d'innover plus rapidement et d'adapter plus rapidement les capacités de saisir les opportunités », reprend le général Baratz. Selon lui, la proximité entre militaires, chercheurs et industriels s'avère cruciale pour bâtir « des écosystèmes innovants qui permettent de s’adapter. »
Cette révolution progresse pas à pas, de manière itérative, afin de permettre aux militaires de s’approprier l’IA et de la déployer dans leurs opérations. « On a un enjeu à tous monter en compétences sur ce sujet », souligne Bertrand Rondepierre, directeur de l'Agence ministérielle de l'intelligence artificielle de défense (Amiad). « On est dans une démarche d’apprentissage commune » afin de mieux comprendre comment un C2 (centre de commandement et de contrôle) « pourrait fonctionner » et lui amener « des outils de plus en plus évolués », poursuit-il.
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« Il faut partir des cas d'utilisation et de la réalité concrète des process sur le terrain pour comprendre comment l'IA générative peut aider », abonde Arthur Mensch, le cofondateur et PDG de Mistral AI.
Car le combat de demain sera infiniment plus complexe que ce que l’on connait aujourd’hui. La guerre en Ukraine a marqué l’arrivée des drones sur le champ de bataille et celle au Moyen-Orient a démontré les effets de saturation qu’ils apportent. Les prochains conflits verront sans doute s’imposer le recours à l’IA pour emporter la décision.

« On observe une accélération des technologies (...) notamment avec la poussée de l'IA et du numérique qui transforme énormément les choses », observe le général Baratz. « Le champ que l'IA ouvre est absolument énorme dans le domaine de la défense », abonde Guillaume Faury, le patron d’Airbus. « On utilise déjà de l'IA aujourd'hui dans le domaine militaire pour faire de la reconnaissance d'images », rappelle-t-il.
Le « spectre des menaces s'est élargi vers le bas », complète Patrice Caine, le PDG de Thales. Pour lui, l’enjeu n’est pas capacitaire mais consiste à disposer d’un outil de production « capable de monter très rapidement en puissance » le jour où on en aurait besoin. Thales s’appuie sur l’IA pour développer des algorithmes. Le but est d'accroître nettement la précision des radars ou celle des pods de reconnaissance des avions. Cela permettra de réduire à quelques dizaines de secondes la capacité d’identifier des cibles d'intérêt, contre une vingtaine de minutes sans l’IA.
Dans l’armée de l’Air, l’arrivée de l’IA se traduira demain par la cohabitation d’avions de combat pilotés avec des drones de différentes tailles en fonction de la mission. « On ne peut plus opposer plateforme habitée, non habitée, etc. », affirme le général Bellanger qui insiste : « on aura surtout une connexion entre ces plateformes. C'est vraiment ça le sujet. »

La question « n'est pas tant de remplacer ou d'enlever les pilotes, c'est plutôt de leur donner plus de capacités grâce à l’IA » dans un cockpit, au sol ou les deux, complète Bertrand Rondepierre. « Cet enjeu de massification, il est clé, et c'est ça que l'IA nous permet de faire. » Au sol, cela signifie d’avoir une armée « datacentrée [axée sur les données] », affirme le général Bellanger. « Notre outil de combat doit avoir des data hub » pour exploiter rapidement les données issues du champ de bataille, indique-t-il.
Enfin, l’interopérabilité entre les alliés doit être assurée par des « architectures de référence pour que tous les systèmes puissent se parler entre eux », souligne le général Bellanger. Reste une question : quel rang tient la France aujourd’hui ? « On est vraiment dans la course », assure Patrice Caine. « L'enjeu, il est plutôt comment on fait pour y rester », estime-t-il en insistant sur la ressource humaine, « clé » à ses yeux.
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