OPINION. « IA et sens du travail : la Boring Apocalypse »
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Par Arnaud Gangloff (*)
Quand le chercheur américain Jonathan Frankle évoque en 2023 la « Boring Apocalypse » qui menace notre époque, il pointe un effondrement lent et pernicieux de sociétés occidentales vouées selon lui à un ennui perpétuel. Le responsable ? L’intelligence artificielle et son lot de contenus auto-générés qui s’apprêtent à submerger les salariés, les réduisant au rôle ingrat de relecteurs et de vérificateurs de données. Le sens du travail s’éteindrait alors progressivement, plongeant les humains dans un monde dénué de profondeur comme de réflexion critique.
Si cette vision du futur semble évidemment exagérée, elle a le mérite d’interroger sur ce que peut devenir notre quotidien professionnel à mesure que l’IA sera en capacité de remplacer non seulement les tâches les plus basiques mais aussi celles plus sophistiquées d’une grande partie des cols blancs.
Car si l’IA fait autant parler d’elle au sein du monde économique, c’est parce que, pour la première fois, ce ne sont pas les ouvriers ou les emplois peu qualifiés qui seront principalement impactés par cette révolution technologique mais les cadres et autres professions intellectuelles. Comme dans Les Temps modernes de Chaplin, on verrait alors des hordes de salariés passer de « je visse, je visse, je visse » à « je prompte, je prompte, je prompte ».
Or si l’impact de l’IA sur le taux d’emploi est encore difficile à évaluer, celui sur le travail mérite une attention toute particulière tant le risque de déqualification et de perte de sens est imminent.
Prenons l’exemple des radiologues : aujourd’hui la machine ne peut pas traiter 100% des cas car les 10 % les plus complexes nécessitent encore l’intervention humaine pour établir un diagnostic fiable. Mais qu’en sera-t-il dans quelques années, lorsque l’IA aura fait des bonds de géant tandis que les radiologues auront cessé de se former au contact de cas moins complexes ? Il en résultera alors un scénario similaire à celui des pilotes d’avion trop habitués au pilotage automatique : face à une situation sensible, la personne en charge risque de ne plus être assez qualifiée pour intervenir.
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Dès lors, l’enjeu de la réinvention du travail est urgent. L’IA impose dès aujourd’hui aux organisations de repenser les missions confiées à chaque salarié, qu’il s’agisse de leur champ d’action, des objectifs fixés ou des grilles d’évaluation. Tâche titanesque s’il en est qu’il vaut mieux démarrer trop tôt que trop tard !
Dans le monde du conseil, par exemple, si l’intelligence artificielle devrait rapidement permettre aux consultants de gagner 30% d’efficacité, cela induit que ce temps soit « réinvesti » auprès des clients et de leurs équipes. Ce réinvestissement corrigerait par ailleurs un travers du métier, la hausse des tarifs de ces dernières années ayant éloigné les consultants du terrain, au risque d’engendrer une baisse de profondeur d’analyse.
Car si l’augmentation de la productivité est un objectif louable et souvent nécessaire, cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité, et donc de l’intérêt, du travail.
La perspective d’une « Boring Apocalypse » ne s’éloignera que si nous réussissons, collectivement, non seulement à tirer profit de l’intelligence artificielle pour relever les grands défis de notre époque mais aussi pour faire en sorte que les organisations humaines que sont les entreprises continuent d’être des lieux uniques d’échange et de créativité au service de sociétés apaisées.
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(*) Diplômé de l'ESSEC, Arnaud Gangloff a réalisé toute sa carrière dans le conseil. En 2001, il a participé à la création de Kéa, dont il est aujourd'hui Président. Il a contribué à faire de Kéa un acteur de référence dans le monde du conseil de direction générale et le 1er cabinet de conseil en stratégie "entreprise à mission". Ainsi, Kéa apporte aux dirigeants des modèles créateurs de valeur et les aide à entreprendre les transformations pour une économie souhaitable qui allie performance et contribution au commun. Arnaud est l’auteur de « L’entreprise face à sa responsabilité », ouvrage qui démontre que l’entreprise est devenue l’épicentre des mutations du monde, que relever nos défis socio-écologiques passe par une réforme de sa gouvernance et qui propose des clés de lecture pour transformer concrètement nos manières d’agir et de penser dans le monde des affaires.
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