OPINION. «Ne condamnons pas notre génération au cynisme »
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Thierry Mesnard
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En 2019, des dizaines de milliers d’étudiants ont dénoncé l’incompatibilité entre l’urgence écologique et l’enseignement alors dispensé. Le mouvement s’est très vite coagulé en un mot d’ordre “Nous devons placer la transition écologique au cœur de notre projet de société.”, paru dans un manifeste « Pour un Réveil écologique » qui a été signé par plus de 30.000 étudiants. Six ans plus tard, plus de 270 initiatives de formation à la transition écologique ont vu le jour, recensées par l'initiative des “Grandes écoles de la transition”. Les recommandations des pouvoirs publics, suite notamment à la sortie du rapport Jouzel - Abbadie, rendent progressivement obligatoire l’accès à un socle de connaissance écologique pour tous les étudiants de premier cycle.
Pourtant, le jour de leur diplomation, nombreux sont les étudiants qui continuent de défiler à la tribune pour dénoncer l’engagement de façade de leurs établissements. Et, en parallèle, de leur côté, les enseignants et associations spécialisées dans la sensibilisation climatique pointent l’augmentation d’une défiance voire d’un “backlash écologique” chez un grand nombre de leurs étudiants. Pourquoi cette crispation ? Être étudiant aujourd’hui, c’est entendre parler de limites planétaires, de précarité, d'effondrement du vivant et de raréfaction des ressources jusqu’à plusieurs fois par jour : la question écologique devient de plus en plus urgente, massive. Mais sans pour autant que des perspectives concrètes d’action et d’avenir soient proposées. Ainsi, les étudiants ont du mal à entrevoir concrètement la naissance d’une vocation au service du bien commun à la sortie de leurs études… Et alors, c’est la porte ouverte à l’immobilité et au cynisme.
Nous, étudiants et acteurs de la transition de l’enseignement supérieur, appelons donc à ce que la question écologique ne soit pas uniquement enseignée comme un ensemble de problèmes à savoir énumérer mais que soit simultanément proposé un cap pertinent, stimulant, apte à être mis en œuvre dans de multiples activités professionnelles, auquel chaque étudiant pourra donner chair avec sa sensibilité particulière. Quelle nouvelle forme de société, souhaitable, pourrait émerger, alors que le mouvement actuel nous emporte vers une sorte de mort du monde ? Comment chacun, de sa place, quel que soit son métier spécifique, pourrait y contribuer ? Et comment, chacun pourrait se déployer au mieux, en alliant sa vie professionnelle et sa vie personnelle ? Aujourd’hui, trop peu nombreux sont ceux qui ressortent de leurs études avec plus de réponses que de doutes sur ces questions.
De toute façon, il est clair que pour réussir la nécessaire et urgente transition, il ne suffira pas de lister les problèmes à traiter. A l’évidence, ce sont des pans entiers de l’économie, voire, plus largement, de notre façon de faire société, qu’il faut faire bifurquer en profondeur. Il sera notamment nécessaire de passer d’une économie extractive à une économie à visée régénérative, de faire évoluer des territoires immenses pour, non seulement, atténuer leurs effets sur le dérèglement climatique mais également de les rendre plus souhaitables à vivre.
Ainsi, à la fois pour éviter de générer du cynisme et de l’immobilité auprès des étudiants qu’elles forment, et pour contribuer efficacement à la réussite de la transition, il est de la responsabilité des structures de formation de passer d’une seule sensibilisation aux problèmes à la création de filières où l’on apprend à envisager différemment le futur en tenant compte des limites planétaires.
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Par ailleurs, il est clair que contribuer à l’émergence d’un monde différent nécessite plus d’énergie, d’imagination, de créativité que simplement gérer la poursuite du monde tel qu’il
est. Nous appelons donc également à ce que la vie étudiante soit conçue comme un temps d’émancipation plutôt qu’un temps coercitif et fragilisant. Car encore aujourd'hui, selon une étude de 2024 de l’Université de Bordeaux, 41% des étudiants présentent des symptômes dépressifs. Déployons de nouvelles pratiques pédagogiques, pour passer d’une écologie anecdotique à une écologie engagée, et pour que ressortent des établissements des acteurs aptes à saisir toutes les opportunités pour contribuer à un futur souhaitable pour tous. Il importe que ce temps de la vie permette de travailler à la racine des désirs pour insuffler le courage de ne pas « parvenir » selon les normes actuelles, et l’audace de chercher à réussir sa propre vie, avec la fierté d’utiliser son talent spécifique pour contribuer à un futur souhaitable.
Pour cela, élargir la formation des enseignants, réinventer la pédagogie, réorganiser des diplômes entiers…Ces enjeux sont trop complexes et importants pour être adressés par des établissements seuls. Devant ces défis, nous lançons un appel à tous les acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche pour se rassembler, coopérer. Il s’agit de passer, d’urgence, la seconde vitesse de la transformation académique.
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(*) Signataires :
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