OPINION. « Émirats arabes unis : coopération internationale affichée, influence dissimulée »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
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Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Depuis une quinzaine d’années, les Émirats arabes unis ont considérablement renforcé leur présence dans les organisations internationales, financières et sécuritaires. Présentée comme une stratégie de modernisation et de coopération, cette offensive institutionnelle soulève pourtant de lourdes interrogations. Derrière le discours officiel de transparence, plusieurs affaires récentes révèlent une diplomatie d’influence intrusive, parfois aux marges de la légalité.
Après le cas du député LFI Carlos Martens Bilongo en 2023, un temps soupçonné de fraude fiscale avant que l’enquête ne soit classée sans suite, l’affaire Sihem Souid, sortie récemment dans un article du Monde du 26 janvier dernier, jette une lumière crue sur ces méthodes. Ancienne policière et aujourd’hui communicante du Qatar en France, elle est soupçonnée d’abus de biens sociaux et de recel par Tracfin, quelques temps après avoir porté plainte contre les Emirats pour atteinte à la vie privée et espionnage. Depuis, les procédures se sont en effet multipliées, dans un enchaînement assez troublant.
Abu Dhabi ne cherche plus seulement à peser par la diplomatie classique, mais à investir les centres de décision. Le cas le plus emblématique reste l’élection en 2021 du général Ahmed Naser Al Raisi, haut responsable émirati, à la tête d’Interpol, malgré de graves accusations de violations des droits humains. Les Émirats multiplient aujourd’hui leur présence dans les réseaux financiers, judiciaires et multilatéraux, dans une logique d’influence systémique.
Officiellement, les Émirats coopèrent étroitement avec l’Europe dans la lutte contre le blanchiment. Pourtant, le pays figure régulièrement sur les listes à risque pour fraude et opacité financière. Cette contradiction alimente un climat de défiance, notamment en France, où Abu Dhabi semble avoir déplacé sa rivalité avec le Qatar sur le terrain judiciaire et informationnel.
L’affaire Alp Services, révélée en 2023 par The New Yorker, a marqué un tournant. Cette société suisse aurait, pour le compte des Émirats, constitué des fichiers visant des centaines de personnalités européennes soupçonnées de liens avec le Qatar. Dans ce cadre, Sihem Souid aurait fait l’objet d’opérations de surveillance jusque chez elle.
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Après une première plainte classée sans suite, elle dépose en octobre 2023 une nouvelle plainte avec constitution de partie civile. En avril 2025, elle découvre qu’un signalement abusif a été transmis à Tracfin, ce qui la pousse à déposer plainte pour dénonciation calomnieuse. À l’été 2025, une information judiciaire est ouverte par Souid en tant que partie civile. Depuis, perquisitions et saisies visent Souid, dans un retournement spectaculaire de situation. Des révélations de L’Informé évoquent des liens troublants entre certains réseaux émiratis et des relais institutionnels en France. Carlos Martens Bilongo aurait, selon la même source, été la cible d’un procédé similaire.
Si des connexions avérées entre Abu Dhabi et Tracfin étaient établies, ce serait un scandale d’État. Les points communs entre les affaires Bilongo et Souid sont frappants : tous deux critiques à l’égard des Émirats, tous deux visés par des signalements ultérieurement fragilisés. On nage entre soupçons d’ingérence étrangère et dévoiement d’outils publics.
Ces affaires dépassent des trajectoires individuelles. Elles révèlent une mutation des rapports de force, où les États projettent leur puissance par les normes, les données et les institutions. Les organisations censées protéger le multilatéralisme deviennent parfois des terrains de guerre informationnelle. Dans ce nouvel espace, les individus sont les premières victimes d’une influence devenue globale, opaque et redoutablement efficace.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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