OPINION. « L’Europe, "continent de la douceur" ? »
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Olivier Lluansi
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Par Olivier Lluansi, professeur au CNAM (*)
Et c’est vrai ! De la côte d’Opale à la Toscane, des lacs de Mazurie, aux collines au cœur des Carpates et même aux clairières de la Forêt Noire (qui porte souvent mal son nom), etc. la liste est longue des paysages européens « doux », tendres, façonnés par une histoire millénaire.
Ainsi nous serions-nous, Européens, les hôtes d’un « continent de la douceur », comme coincés sous la couette dans un lit douillet dont nous ne voudrions surtout pas sortir pour affronter le monde brutal et violent tel qu’il est, au point de paraître à nos propres yeux comme les « idiots utiles de la mondialisation » ?
Car c’est hélas l’image de nous renvoie les « négociations » commerciales récentes, celles qui décident de l’avenir de notre industrie, qu’il s’agisse des droits de douanes ou de l’accès aux ressources minérales essentielles.
Certes l’Europe a son musée des horreurs, des guerres intra-européennes, aux colonisations parfois génocidaires, à la Shoah. Nous sommes le continent des mots en -ismes, des absolutismes, du nazisme, du communisme qui rivalisent dans leur « livre noir ».
Pourtant aujourd’hui, nous sommes en paix depuis soixante-dix ans et nous sommes le continent où il fait bon vivre, malgré toutes ses imperfections… Car combien connaissent notre niveau de développement et de richesse ? Combien ont un modèle social aussi développé ? Combien sont parvenus à tel équilibre entre libertés individuelles et Etat ? Certainement pas la Chine, ni les Etats-Unis. Ni aucun autre pays d’ailleurs, même si cet équilibre reste encore perfectible.
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Alors être juste, doux, tendre et fort à fois ? Nous le vivons tous les jours dans nos décisions industrielles : oui la libre circulation en Europe est une force, oui la concurrence interne induit l’émulation et l’innovation, oui le dialogue social est une valeur et nos ambitions environnementales sont une nécessité autant qu’une responsabilité à l’égard de nos enfants.
Mais non, cela n’est pas compatible avec un commerce ouvert et donc déloyal, avec des concurrents qui ne partagent plus, même dans les discours, nos convictions. Souveraineté numérique, souveraineté alimentaire, souveraineté productive sont les lames de ce glaive qui protégera notre cheminement « juste », nos transitions sociales, numériques, environnementales.
Pour avancer dans ce monde nouveau, nous devons faire un distinguo et dissocier le dedans et le dehors. Une partie commence à être admise : respectueux de la concurrence et de la liberté d’entreprendre en dedans, mais en protection vis-à-vis d’un dehors déloyal. Cependant allons plus loin dans cette nécessaire dissociation. Respectueux des libertés individuelles en dedans, mais arbitraire au dehors ? Respectueux de la cohésion sociale et territoriale en dedans, mais indifférent au dehors ? Respectueux de l’environnement en dedans, mais impuissant au dehors ?
Là est notre dilemme. Un dilemme profond qui va à l’encontre de la pensée universelle européenne qui a forgé nos esprits et notre économie depuis des siècles.
Car c’est le renoncement que nous devrons assumer pour avancer dans ce nouveau monde, qui a brisé les codes de OMC, de l’Accord de Paris et sans doute tourné le dos à ceux de l’OTAN et de Bretton Wood.
Ainsi si on veut réindustrialiser la France ou seulement maintenir l’outil productif européen, pour conserver notre capacité à choisir notre destin, ce n’est pas une question d’analyses ou de constats. Ce n’est même pas une question de solutions ou de ressources. C’est une question d’état d’esprit. Un état d’esprit qui est en train d’infuser comme le montrent les dernières déclarations du Haut-Commissaire au Plan Clément Beaune.
En dedans, être justes, respectueux avec la nature, et même tendres avec les plus faibles. Mais féroces en dehors… C’est à ce prix que nous conserverons nos capacités productives, notre souveraineté, notre « continent de la douceur » dans un monde qui ne l’est plus, et qui ne fait même plus semblant de l’être ou de vouloir l’être.
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(*) Polytechnicien, ancien conseiller « industrie et énergie » à l’Élysée, Olivier Lluansi est un acteur de la réindustrialisation française. Il a lancé à la demande du Premier ministre, en 2019, l’initiative « Territoires d’Industrie », qui fut un levier du retour de l’industrie dans les priorités locales. Passé par Saint-Gobain, où il a piloté plusieurs projets industriels d’envergure, il connaît l’industrie et les politiques publiques de l’intérieur. Professeur au Cnam et enseignant à l’École des Mines, il anime la démarche « Penser notre renaissance industrielle ». En 2023, les ministres Bruno Le Maire et Roland Lescure lui ont confié une mission prospective pour dessiner les politiques industrielles françaises à horizon 2035. A la suite de l’ouvrage Les Néo-Industriels (2023), il a publié Réindustrialiser, le défi d’une génération, en 2024.
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