OPINION. « e-Euro : des milliards investis bien réels pour une monnaie bien virtuelle »
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Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater
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Par Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater (*)
La faiblesse de l’étude de PwC, c’était de prendre les coûts pour une banque et les multiplier par le nombre de banques amenées à implémenter l’euro numérique.
L’étude de PricewaterhouseCoopers (PwC) a estimé à 18 milliards d’euros les coûts totaux d’investissement dans la zone euro, sur la base d’un échantillon de 19 banques de neuf marchés de la zone euro. Ces coûts, répartis sur quatre ans, variaient selon la taille des établissements : 182 millions pour les plus grandes banques (actifs > 1000 milliards d'euros), 106 millions pour les grandes (actifs entre 100 milliards et 1000 milliards d'euros), 29 millions pour les moyennes (actifs entre 30 et 100 milliards d'euros), et 9 millions pour les petites. PwC a ensuite multiplié ces montants par le nombre de banques dans chaque catégorie.
Mais c’est oublier que les banques utilisent des plateformes partagées pour gérer les paiements et les comptes, souvent grâce à des initiatives nationales ou des partenariats. Ces infrastructures communes permettent de réduire les coûts et d’améliorer l’efficacité, un aspect que PwC n’avait pas pris en compte dans son étude.
La BCE distingue deux types de synergies : internes, liées à l’efficacité des groupes bancaires mutualisant leurs systèmes, et de marché, issues de l’usage de fournisseurs communs entre banques. Les synergies internes peuvent atteindre 90–98 % et celles de marché environ 30 %, dans le cas de référence. Les synergies de marchés sont évaluées sur cinq dimensions : la concentration des prestataires, présence d’acteurs multinationaux, la couverture de bout en bout, le niveau d’externalisation, l’historique de coopération. Plus ces cinq dimensions sont présentes, plus les banques peuvent se reposer sur ces acteurs pour prendre à sa charge, pour tous, des pans entiers de l’e-euro.
Dans un scénario de faible synergie, les synergies intra-groupes chutent d’environ 20 points pour atteindre 72 à 78%, du fait des difficultés à généraliser une solution centrale à tous les membres. Le niveau de synergie de marché baisse aussi à 25%, reflétant une coopération limitée entre banques et une moindre utilisation de prestataires communs. À l’inverse, dans un scénario de forte synergie, le facteur de synergie de marché monte à 40%,
C’est que dans toute l’Europe, le recours à des prestataires de services partagés est courant pour les solutions de cartes et les paiements compte à compte. Il s’agit même d’infrastructures communes. Des banques confient par exemple entièrement l’activité cartes à des émetteurs comme Nexi ou Worldline. Ils agissent alors comme distributeurs. De même, dans la plupart des pays, les solutions comptes-à-comptes reposent sur des coentreprises interbancaires, comme Bizum, où un prestataire central gère les IBAN. En France, ce sont des noms comme Worldline, Sopra, Temenos ou Estreem et Transactis (solutions maison) qui sont prises en compte et encore STET, SEPAmail, Paylib (la France est ainsi considérée comme offrant des synergies de base).
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Le point de départ pour l’ECB dans sa critique de PwC, qui devient facile, c’est de dire que si chaque banque d’un groupe mettait en œuvre l’euro numérique séparément, les coûts s’additionneraient en raison de projets parallèles et redondants. Pourquoi alors que cela ne s’est jamais fait pour les cartes et les solutions compte à compte ? En développant une solution commune ou en s’appuyant sur un prestataire partagé, l’effort est mutualisé, la solution réutilisée par tous et les coûts globaux réduits.
Sur les 21 pays étudiés, six ont un potentiel de synergie faible, inférieur à 30%, à cause d’un marché fragmenté, d’une faible externalisation ou d’une coopération bancaire limitée. Huit autres pays atteignent environ 30%, reflétant un niveau moyen de mutualisation. Les sept derniers se distinguent avec un potentiel plus élevé (35 à 40%), soutenu par une concentration des prestataires et des projets collaboratifs favorisant les infrastructures communes.
Non content d’appliquer ces synergies qui seront autant de % enlevés au coût de PwC, la BCE ne se prive pas de revoir à la baisse le coût moyen pour établir une « couche de paiement » en l’euro-numérique qui s’élevait à 124 millions d’euros en moyenne pour PwC
Pour les cartes physiques, la réduction atteindrait environ 6 millions d’euros, c’est-à-dire le coût total estimé par PwC car leur format reste inchangé et les prestataires disposent déjà des capacités nécessaires. Concernant les terminaux de paiement, seuls les plus anciens nécessitent un remplacement, ce qui réduit le coût de 7 millions contre 10 millions estimés car d’ici là, il y aura déjà eu du renouvellement des terminaux. Pour les distributeurs automatiques, et la mise à jour en NFC et QR code que demande la solution d’euro numérique, la BCE estime que cela n’exige pas un renouvellement complet, abaissant la dépense à 5,1 millions au lieu de 9 millions. De nombreux nouveaux appareils intègrent déjà les NFC et les QR code. Dès 2021, environ 25 % des distributeurs d’Europe de l’Ouest et 50 % de ceux d’Europe de l’Est étaient déjà compatibles.
S’ajoute enfin une économie supplémentaire de 2 millions sur les commissions, prises en charge par l’Eurosystème pour les marchands
Dans l’ensemble, les coûts moyens d’investissement sont réduits d’environ 16 %, soit 20,1 millions d’euros sur un total de 124 millions. Par catégorie de taille, les coûts ajustés sont estimés à 152 millions d’euros pour les grandes banques (actifs supérieurs à 1 billion), 89 millions pour les banques de taille importante (100 milliards à 1 billion), 24 millions pour les banques moyennes (30 à 100 milliards) et 8 millions pour les petites banques (moins de 30 milliards), répartis sur quatre ans.
Cet ajustement et les synergies en % (cas de base) font qu’au final, les estimations ajustées de PwC pour la zone euro atteignent au final 5,77 milliards d’euros au total, soit 1,44 milliard par an, un niveau proche de l’estimation haute de la Commission européenne pour l’e-euro. Dans le scénario de fortes synergies, les estimations ajustées de PwC donnent des coûts d’investissement totaux de 5,07 milliards d’euros, toujours dans la fourchette de la Commission.
Et la BCE en grand seigneur n’aborde même pas les effets positifs potentiels de l’euro numérique. Les banques seront payées pour les opérations en euro numérique et n’auront pas de commissions à payer comme c’est le cas si le client utilise Visa ou Master Card. Et rien n’empêche d’utiliser l’euro-numérique dans de nouveaux produits.
Bref, les coûts d’investissement liés à l’euro numérique seraient globalement comparables à ceux de la directive sur les services de paiement (DSP2) et bien inférieurs à ceux de l’espace unique de paiements en euros (SEPA)
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Pour en savoir plus :
A view on recent assessments of digital euro investment costs for the euro area banking sector, European Central Bank, Octobre 2025.
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(*) Charles Cuvelliez, École Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles et Jean-Jacques Quisquater, École Polytechnique de Louvain, Université de Louvain
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