OPINION. « Endettement, vieillissement, IA… Dislocation ou réinvention du modèle social ? Un enjeu majeur des présidentielles »

Serge Guérin et Joel Riou
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Serge Guérin et Joel Riou
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Par Serge Guérin, sociologue professeur à l’Inseec GE et Joel Riou, président fondateur de la société Responsage.
L’endettement public longtemps ignoré par la majorité de la population comme des responsables politiques, connait depuis la crise de la Covid une hausse spectaculaire, et pour tout dire hors de contrôle. La sécurité sociale est aussi très fragilisée. Le déficit de l’assurance maladie a atteint 23 milliards en 2025 (contre 17,2 milliards en 2024) et la pression démographique, les blocages politiques menacent de le faire dériver encore plus dès cette année. En 1945, à la création de la Sécurité sociale, il y avait 6 actifs pour un retraité ; ce ratio est aujourd’hui de 1,7 et va continuer à baisser. Or les salariés assurent l’essentiel des prestations versées par l’Assurance Maladie (150 milliards sur 252 milliards, sous forme de cotisations sociales et de CSG)
Tout va mal, d’autant que le mauvais théâtre politicien qui se joue depuis des mois vient rajouter encore une couche de dépression et de fatalisme. Alors qu’est-ce qu’on fait ?
Notre système de protection sociale, de pays riche, n’est plus financé par une création de richesses adaptée, car la productivité en France stagne tandis que le chômage remonte. Pour sa part le développement de l’IA devrait conduire à des bouleversements organisationnels et structurants. Dans ce contexte explosif, l'action sociale et l'accompagnement des personnes les plus fragiles en France se trouvent à la croisée des chemins.
Pour résumer la situation, trois tendances se télescopent, tandis que la consommation d’aides sociales se situe sur une tendance d’augmentation continue. Rappelons aussi que ce panorama de la solidarité sociale se déroule dans un contexte où l’individualisme, et parfois l’égoïsme- se développe et où les relations de confiance et de considération se réduisent.
Première tendance, l'évolution d’une demande vers toujours plus d'accompagnement par l’État, non seulement des plus fragiles, mais aussi d’une part croissante de la population. En sachant, par ailleurs, que les besoins de soutien vont s'accroitre en raison du vieillissement de la population, de la hausse des maladies chroniques et des problèmes de santé mentale, et des effets des flux migratoires incontrôlés.
Ensuite, deuxième tendance, la baisse des ressources finançant le secteur de l’ESS : la diminution des subventions des collectivités locales, notamment en raison de plans d’économies liés à la baisse continue des recettes (des droits de mutation), l’impact de la disparition de USAID sur le financement de l’ESS vont conduire à un bouleversement sans précédent des conditions d’exercice de l’action sociale locale.
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Enfin, troisième tendance, la baisse de la contribution de l'État en France est actée. L’Etat Providence n'a plus les moyens financiers et humains d'assurer le financement de l'accompagnement social en dépit du déni qui subsiste concernant l’importance de notre endettement et de la perte d’efficacité de l’action publique. Cette chute des moyens est déjà engagée alors que le choc des besoins n’a pas encore totalement atteint : à partir de 2031, nous connaitrons en 25 ans un doublement du nombre de personnes de plus de 85 ans. C’est aussi à partir des années 2030 que la baisse des naissances conduira à diminuer la population active. Et dès 2037, la population en France devrait baisser selon les dernières projections de l’Insee, accélérant encore le vieillissement.
Comment résoudre cette contradiction entre la hausse de la demande de soutien et d'aide sociale et la diminution de l'offre de moyens ?
C’est sans doute du côté des professionnels de l’action sociale qu’il existe des leviers de productivité pour éviter le basculement des personnes les plus vulnérables de notre société dans la misère, et le délitement du « corps social ». Deux pistes nous paraissent essentielles : la mobilisation de l’IA et la priorité donnée à la prédiction, la prévention et à la restauration du lien social.
Certes, l'arrivée de l'IA pourrait faire naître une menace en termes d’autonomie des professionnels à agir, comme d’une tentation de réduire les liens interpersonnels. C’est une vision restrictive d’une IA hors de contrôle, alors que l’IA agentique se développe à grandes vitesses dans tous les milieux professionnels, agissant comme un outil augmentant l’efficacité au quotidien tout en réduisant la charge mentale des salariés. Il est possible d’orienter l’utilisation de l’IA, comme un puissant levier de réinvention de l'action sociale et de l'accompagnement des plus fragiles ou de personnes traversant de fortes difficultés. L'IA promet de rationaliser les tâches administratives, d'anticiper les ruptures d'accompagnement (l'identification précoce des personnes isolées ou des rechutes), de personnaliser les parcours de soins, ou encore d'optimiser les plannings des intervenants sociaux comme de santé.
Trois exemples concrets montrent qu’il ne s’agit pas de spéculation mais d’une réalité, Responsage a développé une approche s’appuyant sur une IA dédiée et évolutive en fonction des demandes d’accompagnement social de salariés en difficulté. Elle permet de renforcer l’efficacité des assistantes sociales pour répondre aux besoins de salariés aidants, en ruptures familiales, en recherche urgente d’un logement… De même, Alogia propose une solution prédictive permettant aux bailleurs sociaux, par exemple, de repérer automatiquement les locataires âgés ou handicapés, les plus en risques. Les bailleurs peuvent ainsi adapter les logements ou proposer des services pour prévenir les chutes ou l’isolement. Enfin, Bayes Impact transforme littéralement les organisations de santé pour améliorer le service tout en réduisant les coûts.
L’enjeu est de libérer du temps, pour que le lien se renforce et améliore la qualité de vie et la capacité de résilience des personnes fragiles comme des aidants et des professionnels du soin et de l’accompagnement social. Dans une société qui prend de l’âge ces impératifs sont encore plus centraux.
Les recherches en sciences comportementales sur la capacité d'agir et la résilience soulignent l'importance de restaurer le sentiment de maîtrise chez les personnes en situation de fragilité. C’est essentiel pour que la prévention ne soit plus une injonction mais qu’elle s’intègre dans les pratiques quotidiennes. L'IA et la technologie ne doivent pas enfermer, mais au contraire ouvrir des possibles et libérer du temps pour l’accompagnement et l’aide à la prise de responsabilité pour que chacun gagne en autonomie et que les professionnels retrouvent plus de sens à leurs actions.
Dans une société où les moyens publics se réduisent, les solidarités horizontales et de proximité redeviennent vitales et renforcent la capacité d’autonomie qui contribue à améliorer sa propre vie à gagner en estime de soi.
Là où les personnes vivent et là où les salariés travaillent, l’enjeu est de débureaucratiser le monde du social et de renforcer les capacités. Bien orienté, l’IA peut devenir un levier pour passer d’une logique de spectateur de la solidarité à acteur des solidarités.
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