OPINION. « Quand les drones à bas coût neutralisent nos matériels sophistiqués : les leçons ukrainiennes pour notre défense nationale »

Philippe Folliot et François Bonneau
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Philippe Folliot et François Bonneau
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Par Philippe Folliot et François Bonneau, sénateurs (*)
Derrière cette froideur budgétaire, il y a des femmes et des hommes qui font le choix du métier des armes avec tout ce que cela comporte : le sacrifice suprême, celui de leur propre vie au bout du bout de leur engagement. Cela mérite notre respect le plus absolu. Aujourd'hui, la guerre a profondément changé de visage sous nos yeux et nous impose des choix stratégiques lucides pour notre propre efficacité opérationnelle et indépendance nationale.
Il y a quelques jours, en mai 2026, nous nous trouvions ensemble sur le front ukrainien. Nous sommes allés à Kiev, à Krivyi Rih, à Zaporijjia et à Kharkiv. Le constat sur place est sans appel : le conflit actuel n'a plus rien à voir avec celui des années précédentes. Nous assistons à une révolution tactique et technologique majeure qui rend nos doctrines militaires traditionnels obsolètes.
Un seul indicateur suffit à mesurer ce basculement historique, le chiffre de la rupture : la guerre des 9 millions de drones. En 2023, l’Ukraine ne produisait quasiment pas de drones de combat. En 2026, ce sont 9 millions de drones qui sont produits, projetés et utilisés sur le champ de bataille par les Ukrainiens. Un volume équivalent est déployé par les Russes. Sur le terrain, la dronisation est totale et rebat les cartes de la puissance. Elle a entraîné la disparition quasi complète des blindés de la ligne de front, devenus des cibles trop vulnérables à l'attrition : en quatre années de combats, la Russie a perdu près de 4.500 chars. En comparaison, l’espérance de vie de nos quelques 200 chars Leclerc en cas de guerre ne se compterait qu’en semaines.
Plus spectaculaire encore : sans disposer d'une marine de guerre conventionnelle, l'Ukraine parvient à interdire l'accès et à détenir la moitié de la mer Noire grâce à l'usage exclusif de ses drones marins. Si nous refusons de tenir compte de la réalité de ces enjeux face aux drones navals, nous risquons de nous retrouver fort dépourvus dans un avenir très proche.
Face aux empires qui menacent directement nos démocraties, la France et l'Europe ne peuvent plus se contenter de gérer des programmes d'armement d'un autre temps. Ce qui se joue sous nos yeux en Ukraine, c'est la revanche du low-cost sur la high-tech. C'est la victoire de l'ingéniosité agile sur la bureaucratie. Nous avons visité des unités de fabrication ukrainiennes dissimulées dans des ateliers mobiles et des bâtiments anonymes. Là-bas, loin de notre sophistication technologique coûteuse, le pragmatisme domine. Les Ukrainiens conçoivent des drones filoguidés en fibre optique et en bois contreplaqué pour quelques milliers d'euros. Ces engins, insensibles au brouillage électronique adverse, effectuent entre deux et six missions avant d'être remplacés. Ils privilégient le rustique, le volume et l'efficacité immédiate. À l'inverse, le modèle français reste prisonnier de ses lourdeurs. Nos processus exigent des certifications d'aciers spéciaux pour garantir la durabilité de matériels terrestres sur quarante ans. Nos grands programmes pluriannuels, hyper-technologiques, lourds et lents, ne sont plus adaptés à la vitesse des mutations technologiques et tactiques du terrain.
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L'urgence d'une refondation budgétaire et capacitaire s'impose. L'actualisation de la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030, actuellement débattue au Parlement, propose d'ajouter 36 milliards d'euros à l'effort de défense. C'est un pas réel, une hausse importante pour les munitions ou la cohérence, mais elle demeure insuffisante. En l'état, ce texte n'est qu'une loi d'ajustement comptable visant à améliorer l'existant plutôt qu'à restructurer profondément nos forces armées. Le risque de décrochage est pourtant double. Face à la menace réelle d'abord : la Revue nationale stratégique révisée en juillet 2025 acte la probabilité d'un choc de haute intensité d'ici 2030 au plus haut. L'hypothèse d'une agression russe contre un pays de l'Alliance atlantique ou de l'Union européenne est plus forte que jamais. Dans ce contexte, reporter à 2035 les programmes technologiques clés, tels que les drones de combat furtifs, la rupture quantique ou les robots sous-marins, constitue un contresens temporel majeur. Face à nos partenaires ensuite : en maintenant une trajectoire timorée qui décélère après 2026, la France disposera d'un budget de défense de 76 milliards d'euros en 2030, quand l'Allemagne prévoit d'y consacrer 160 milliards d'euros.
Il faut impérativement dépenser mieux. L'enjeu n'est plus seulement d'aligner des milliards pour satisfaire des courbes budgétaires nationales ou des critères d'affichage otaniens, mais de réorienter radicalement l'effort national. Nous devons abandonner les projets obsolètes et stopper les arbitrages coûteux qui ne correspondent plus aux réalités du combat moderne. L'expérience de terrain en Ukraine démontre avec force que la guerre exige désormais de l'ingéniosité et valide l'immense pertinence d'un "bricolage" particulièrement efficace. Face aux contre-mesures quotidiennes de l'adversaire, notre objectif ne peut plus être simplement d'acheter ou de produire des systèmes sur étagère. Il est urgent de structurer un écosystème industriel souverain et flexible, capable d'innover, de modifier et de livrer en masse, à bas coût, des systèmes durcis pour répondre en temps réel à l'évolution des menaces. Nous devons assouplir nos marchés publics, simplifier les cadres réglementaires et alléger les charges administratives pour permettre à notre Base Industrielle et Technologique de Défense d'avoir cette agilité de captation quotidienne, de s'adapter au jour le jour et de produire en masse.
Face au boucher de Moscou, à l'inconséquent de Washington et au sphinx de Pékin, les démocraties sont confrontées au retour des empires. Pour l'Europe et pour la France, c'est un rendez-vous historique essentiel et majeur que nous n'avons pas le droit de manquer. L'indépendance nationale ne se décrète pas à travers des discours d'autosatisfaction, elle se construit par des choix stratégiques courageux, réactifs et lucides. Le temps est venu de changer de paradigme, de bousculer nos certitudes industrielles et administratives, et de basculer définitivement d'une armée de vitrine à une armée de résilience.
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(*) Philippe Folliot, sénateur du Tarn, membre de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, membre de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN François Bonneau, sénateur de la Charente, secrétaire de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, membre de la Commission des Affaires européennes
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