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Idées & Débats

OPINION. « L’Intelligence Artificielle bouleverse les moteurs de notre économie ? »

Gérard Fonouni-Farde

Publié le 18 juin 2026 à 12:15

Gérard Fonouni-Farde

Gérard Fonouni-Farde

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L’IA bouleverse la culture, notre façon de penser, elle bouleverse la politique, fragilise la démocratie, et bouleverse également l’économie, plus particulièrement l’activité économique.

Par Gérard Fonouni-Farde, professeur agrégé émérite d’économie (*).

Notre activité économique repose sur trois moteurs, la Production, la Répartition et la Consommation. Ils sont mis en œuvre par les acteurs économiques pour satisfaire nos besoins. Ces trois moteurs sont interdépendants, il suffit qu’un des moteurs se dérègle pour que toute l’activité économique se dérègle. L’IA pourrait dérégler le premier moteur et donc bouleverser les deux autres et par conséquent toute l’activité économique. Pourquoi ? Et avec quels effets ?

Alors que la richesse économique ne cesse de s’accroître grâce au premier moteur à un rythme inégalé, la contribution quantitative du travail à la création de la valeur ajoutée c'est-à-dire la richesse économique du pays mesurée par le Produit Intérieur Brut, se réduit parallèlement peu à peu. Nous nous trouvons à l’ère de l’Intelligence Artificielle dans une situation dans laquelle moins de travail sera nécessaire pour produire plus, et mieux. Cette situation d’abondance se traduit inévitablement par moins de travail donc se traduit par moins d’emplois voire par  moins de salaires distribués et en contrepartie par plus de capital pour garantir la croissance économique.

L’IA en agissant sur le premier moteur, crée davantage de croissance avec moins d’emplois et modifie donc la valeur ajoutée…

Les emplois pourraient rapidement se raréfier dans les années à venir sous l’effet de l’Intelligence Artificielle. Cette raréfaction du nombre d’emplois concerne désormais les emplois des « cols blancs ». Il ne s’agit plus seulement de mécanisation ou de robotisation qui jadis au rythme des cycles d’innovations supprimaient des emplois dans certains secteurs d’activité pour en déverser dans d’autres selon le principe de la destruction créatrice de Schumpeter. Il s’agit d’une IA remplaçant progressivement le travail de l’homme et changeant notre rapport au travail.

Cette nouvelle productivité sans humain nous place devant l’enjeu d’une adaptation sociétale à un monde devenant de plus en plus pauvre en emplois transformant ainsi notre existence et avec elle notre façon de penser et de créer. 

Une croissance économique devenant plus forte et plus efficiente sans travail, bouleverse le partage de la valeur ajoutée entre les revenus du travail et du capital, touchant ainsi le deuxième moteur de l’activité économique.

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En effet l’IA modifie le partage du P.I.B. qui représente la production réalisée grâce aux facteurs de production, travail et capital. 

En contrepartie de cette richesse économique produite, les entreprises distribuent des revenus qui se répartissent entre les revenus du travail sous forme de salaires et les revenus du capital sous forme de profits, intérêts et dividendes. Globalement la part versée sous forme de salaires représente 2/3 de la valeur ajoutée, et celle du capital versée sous forme de profits et dividendes représente 1/3 de cette valeur.

Depuis des décennies, l’évolution de ce partage est restée dans l’ensemble avec les mêmes proportions bien que la part versée aux actionnaires sous forme de dividendes n’ait cessé d’augmenter beaucoup plus vite que celle des salaires. Cependant, ces proportions pourraient changer dans les prochaines années en faveur du capital sous le poids de l’Intelligence Artificielle puisque les entreprises pourront désormais produire davantage en utilisant moins de travail.

Les revenus du capital pourraient ainsi progressivement se substituer à ceux du travail dans le partage du PIB parce qu’il y aura moins de travailleurs, ce qui réduirait le financement de notre protection sociale puisque celle-ci repose principalement sur les revenus du travail, et creuserait les inégalités. Ce qui amoindrirait également le niveau de la demande, et aggraverait le chômage affectant ainsi le troisième moteur de l’activité économique.

Un monde sans travail rendu désormais possible par l’IA, nécessiterait donc la mise en œuvre d’un revenu  de base universel, idée qui revient en force aujourd’hui dans la Silicon Valley. Alors peut-on souhaiter d’être gratifiés d’un revenu universel qui nous permettrait d’acheter des biens et services produits par l’IA sans avoir fourni un travail en contrepartie ? Peut-on désirer un revenu universel versé par le capital pour lequel toute augmentation serait décidée par les propriétaires de l’IA ?

S’engager dans cette voie, c’est renoncer aux fonctions symboliques, économiques et sociales qu’assure le travail. C’est accepter que le revenu du capital remplace progressivement celui du travail dans la formation du revenu national. C’est également renoncer au plein emploi et accepter de promouvoir un revenu de base universel versé à tous, tout au long de sa vie plutôt que de chercher à revenir à une conjoncture sans chômage. C’est pourquoi il faut affecter ces gains du capital à la baisse de la durée du travail et associer les salariés au capital des entreprises.

… D’où la nécessité de partager à la fois le travail et le capital

Si on veut que le travail reste un facteur de production créant les richesses et éviter la paupérisation des travailleurs tout en faisant reculer rapidement le chômage et l’assistanat, il faut partager le travail c’est à dire  travailler moins individuellement pour travailler plus collectivement. 

Le partage du travail serait l’occasion de gagner plus tous ensemble sans chômage, serait l’occasion d’améliorer les conditions de vie de tous les salariés et de réduire les inégalités sociales grâce à l’emploi. Il serait aussi un levier économique et social permettant de sortir d’une vision dogmatique de la durée du travail qui refuse toute baisse de celle-ci pour des raisons économiques, idéologiques et culturelles.

Or, le coût microéconomique du choix de travailler moins individuellement serait compensé par les recettes macroéconomiques du travailler plus collectivement. De plus, ce coût serait atténué par les gains de productivité dégagés par l’IA et par la réorganisation du travail qu’elle imposerait. C’est sur ce partage solidaire du travail qu’un nouvel ordre social et économique pourrait se construire dans lequel l’Intelligence Artificielle enrichirait le travail plutôt que de le supprimer. C’est pourquoi il faut aussi donner à celles et ceux qui travaillent un pouvoir de gestion et de décision équivalent à ceux qui apportent le capital dans les entreprises. Il faut également associer les salariés aux bénéfices dans les entreprises ayant recours à l’Intelligence Artificielle.

Ce procédé financier adapté à chaque entreprise rendrait possible l’augmentation du salaire brut en fonction de l’accroissement du niveau des profits. Cette répartition primaire soutiendrait l’activité économique en favorisant aussi bien l’offre que la demande. Renforçant la cohésion sociale dans les entreprises, ces dispositifs rétabliraient ainsi un équilibre entre l’Intelligence Artificielle et le travail. Un équilibre qui pourrait donner naissance dans l’avenir  à un nouveau partage de la valeur ajoutée qui serait un lieu de concorde plutôt que de discorde.

Un lieu où l’économie serait désormais au service de l’humain et non l’inverse !

(*) Gérard Fonouni-Farde est professeur agrégé émérite d'économie. Il est notamment l'auteur de L'économie en quatre leçons, paru chez L'Harmattan en 2022.

Gérard Fonouni-Farde

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