La chronique de Sophie Iborra. « Je suis Madame Trop »

Enora Malagré est revenue sur son désir d’enfant.
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Sans aucun complexe, elle raconte ses pires erreurs, se moque d’elle-même avec une férocité réjouissante, puis, quelques secondes plus tard, se laisse traverser par une émotion désarmante. « Je suis Madame Trop », dit-elle en riant. Trop bavarde. Trop entière. Trop sensible. Trop féministe. Longtemps, ce « trop » a sonné comme un reproche. Aujourd’hui, elle le porte comme un étendard.
« Je n’ai jamais su vivre à moitié », explique-t-elle. Elle aime comme elle travaille : intensément, excessivement même. Elle reconnaît volontiers avoir longtemps eu « le goût du danger », une attirance irrationnelle pour ce qui déborde, ce qui fait mal parfois. Cette intensité traverse toute sa vie, comme cette blessure profonde qui l’a occupée pendant près de dix ans.
À 35 ans, son désir d’enfant s’impose dans une vie pourtant déjà bien remplie. Puis viennent les diagnostics, les traitements, les espoirs déçus. Peu à peu, ce désir prend toute la place. Jusqu’à devenir une obsession. « Je suis devenue folle, au vrai sens psychiatrique du terme », raconte-telle. La formule est brutale, mais le temps a fini par faire son œuvre : « Je crois avoir réussi enfin à faire le deuil, mais j’aurais aimé qu’on me dise que j’avais le droit de renoncer. »
Car derrière la question de la maternité se cache une injonction tenace : celle de réussir à tout prix le scénario prévu. Aimer, se marier, avoir des enfants, transmettre. Et, lorsque le récit déraille, il faut parfois des années pour comprendre qu’une autre vie est possible : « J’ai mis dix ans à m’autoriser cette idée. » Dix années dont elle parle aujourd’hui comme d’une étrange parenthèse : « J’ai l’impression que j’ai à nouveau 35 ans ! »
Comme si le temps s’était arrêté, comme si la vie, soudain, reprenait son cours. Cette conquête intime éclaire d’ailleurs beaucoup de choses dans son parcours. La femme qui a cessé de s’excuser de ne pas être mère refuse désormais de s’excuser d’être féministe. Élevée dans le sillage des combats de Gisèle Halimi, elle n’a jamais cessé de croire que la liberté se conquiert autant qu’elle se défend.
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On a souvent réduit Énora Malagré à un personnage de télévision. À son franc-parler et à ses coups de gueule. Mais derrière cette image médiatique se cache avant tout une comédienne passionnée. « Le théâtre, c’est ma vie », affirme-t-elle presque comme une évidence. La télévision lui a apporté la notoriété ; la scène, elle, lui a toujours offert quelque chose de bien plus précieux : « un sentiment de vérité ».
Lorsqu’elle quitte l’émission Touche pas à mon poste, qui l’a rendue célèbre, il ne s’agit ni de solder des comptes ni de provoquer un scandale. « J’étais malheureuse car je n’étais plus alignée », résume-t-elle. « Alignée », un mot qui revient souvent chez elle. Alignée avec ses convictions, alignée avec cette éducation reçue auprès d’une mère qui lui parle très tôt du droit des femmes, de liberté et d’émancipation. Alignée aussi avec ce qui donne du sens à son travail.
Car, qu’il s’agisse de théâtre, de télévision, d’écriture ou de réalisation, Énora Malagré poursuit le même objectif : raconter des histoires en partant de l’intime pour aller vers l’universel. C’est probablement ce qui explique l’écho rencontré par son documentaire Pourquoi t’as pas d’enfants ?, diffusé récemment sur France Télévisions, et le livre qui l’a suivi. Ils parlent d’elle, mais aussi de toutes celles qui n’ont pas pu ou voulu avoir d’enfants et qui ont eu le sentiment d’être en marge d’un récit écrit sans elles.
Longtemps, Énora Malagré s’est inquiétée de ce qu’elle transmettrait. À qui laisser ce que la vie lui a appris ? Que faire de toutes ces années, de ces combats, de ces blessures une fois le deuil de la maternité accompli ? Peut-être que la réponse se trouve précisément dans ce qu’elle a choisi de raconter.
Dans cette douleur qu’elle a transformée en parole, dans toutes ces femmes qui se sont reconnues en elle et dans cette conviction que les histoires les plus personnelles sont parfois celles qui parlent et donnent de la force au plus grand nombre. « Quand je partirai là-haut, j’aurai fait un truc cool et utile dans ma vie », dit-elle avec pudeur. À voir l’émotion qui la traverse aujourd’hui lorsqu’elle mesure le chemin parcouru, on se dit que cette femme qui craignait tant de ne pas pouvoir transmettre a déjà légué beaucoup plus qu’elle ne l’imagine.
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