OPINION. « La maternité, angle mort de notre contrat social et du féminisme », par Corine de Bernardi, avocate et docteure en droit public

Corine de Bernardi, avocate et docteure en droit public.
DR

Corine de Bernardi, avocate et docteure en droit public.
DR
Alors que la France s’inquiète de la baisse de la natalité, une question essentielle reste rarement posée : quel regard notre société porte-t-elle réellement sur la maternité ? Les rapports se succèdent, les responsables politiques convoquent démographes et économistes, les chiffres sont scrutés, commentés, disséqués, les discours évoquent un « réarmement démographique », mais une question essentielle reste étrangement absente du débat public.
Quelle la place et quelle valeur accordons-nous à la maternité ? Car au-delà des politiques familiales ou des dispositifs techniques, c’est bien là que se situe le cœur du problème. Nous parlons de natalité comme d’un enjeu national, mais la maternité demeure largement reléguée à la sphère privée, comme si elle ne concernait pas pleinement l’organisation collective. C’est une contradiction flagrante.
Porter un enfant, lui donner naissance, accompagner ses premières années, veiller à sa santé, organiser le quotidien, transmettre des repères : ces gestes discrets structurent pourtant profondément la vie sociale et restent le plus souvent l’apanage des mères. Ils demandent du temps, de l’attention, de l’endurance et une présence continue. Ils participent à la construction des individus qui formeront demain le tissu de notre société. Et pourtant, ce travail reste largement absent de notre conception de la valeur.
Dans l’espace professionnel, la maternité est encore trop souvent perçue comme une parenthèse, une contrainte ou un ralentissement de trajectoire. Dans les parcours économiques et sociaux, elle produit des effets durables : sur les carrières, les revenus, les retraites. Autrement dit, la société reconnaît l’importance des enfants, mais elle peine encore à reconnaître pleinement la contribution de celles qui leur donnent la vie et prennent soin d’eux, surtout dans leurs premières années. Ce décalage pèse aujourd’hui lourdement.
La baisse de la natalité observée dans la plupart des pays européens ne peut être expliquée uniquement par une évolution des aspirations individuelles. Elle renvoie aussi à une organisation sociale qui n’a jamais réellement intégré la maternité dans le cœur du contrat social, et à un féminisme qui n’a jamais pensé qu’égalité sans inclure réellement cette problématique dans ses combats…
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Mais une société lucide devrait être capable d’assumer une évidence : aucune civilisation ne se perpétue sans enfants ; et aucune enfance ne se construit sans un immense travail de soin, d’attention et de transmission. Comme le rappelait Simone Veil, lors des débats sur l’interruption volontaire de grossesse : « Ma revendication en tant que femme, c’est que ma différence soit prise en compte. » Cette phrase demeure d’une actualité frappante.
L’égalité ne peut pas signifier l’effacement des réalités humaines fondamentales. Elle suppose au contraire que la société soit capable d’intégrer ces différences sans qu’elles deviennent des pénalités, ce qui reste le cas aujourd’hui.
La maternité n’est pas une parenthèse. Elle n’est pas un simple événement biologique. Elle est une expérience humaine qui engage le corps, le temps, les responsabilités et la transmission entre les générations. C’est pourquoi elle ne peut plus rester un angle mort des politiques publiques.
Repenser la place de la maternité dans notre modèle social suppose d’ouvrir un chantier politique majeur : dans l’organisation du travail, dans les droits sociaux, dans la manière dont les carrières prennent en compte les responsabilités familiales, mais aussi dans la reconnaissance symbolique que notre société accorde à celles qui donnent la vie. Les retraites sont un exemple flagrant de pénalité faite mères, y compris lorsqu’elles n’ont jamais quitté le monde professionnel.
Au moment où nos démocraties s’interrogent sur leur avenir démographique, économique et culturel, il devient urgent de regarder autrement la maternité et de reconnaître sa contribution essentielle au bien commun. Car la question n’est pas seulement celle de la natalité. Elle est celle de la valeur que notre société accorde au fait de donner la vie et d’accompagner ses commencements. Une société qui veut des enfants doit commencer par reconnaître la valeur de la maternité. Et si la France veut vraiment des enfants, elle devra bien, un jour, reconnaître pleinement celles qui les mettent au monde ; prendre enfin soin de celles qui prennent soin.