LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous refusez cette obligation à adopter et à s’adapter à l’IA générative, attitude incarnée dans votre livre par l’agaçant Michel Super. Pourquoi ce personnage ?
ABEL QUENTIN — J’ai toujours écrit des livres satiriques. Les mantras de la tech appellent l’ironie et la satire. Michel Super est un archétype. Il est ulcéré par mes braiements d’« âne bernanosien ». Dans le livre, il me donne la réplique autant qu’il me sert de punching-ball.
Vous démontez ses arguments en expliquant que l’IA générative n’a pas de fonction égalisatrice et surtout que nous ne saurons pas nous limiter…
Bien sûr, vous pourrez trouver des gens qui en ont une utilisation enrichissante, mais elle n’a aucune chance de l’emporter collectivement. Le danger est que chacun ne voie que les gains individuels et perde de vue la régression civilisationnelle, et le suicide écologique. Nous ne pouvons pas séparer notre destin individuel du destin collectif.
Dans mon livre, je voulais sortir de cette approche très compartimentée de l’IA générative : l’IA et la santé, l’IA et l’école, et cetera. Nous sommes à un moment de l’Histoire où nous devons absolument faire les comptes. C’est l’enseignement de la pensée d’un Jacques Ellul : nous devons mettre au jour les coûts cachés de la technologie et déterminer ce qui est bon pour l’homme.
Nous avons vu naître l’IA générative. Les enfants de nos enfants ne connaîtront un monde qu’avec elle. Quel est le danger de cette société ?
Pas la terre à feu et à sang, car c’est un poison lent. Le discours sensationnaliste sur la destruction du monde par les robots sert les intérêts de la tech parce qu’il nous empêche de voir l’aliénation à l’œuvre, qui n’est pas aussi spectaculaire et néanmoins dévastatrice. Dans dix ans, par exemple, si on parle de littérature, il existera toujours des librairies, des prix littéraires. Les apparences n’auront pas changé ; et pourtant, tout aura changé si nous ne faisons rien.