« Celle que tu vois », « Le Gorille », « La Place du chat », « Babylon Babies » : Découvrez notre sélection livres de la semaine

Notre sélection littéraire de la semaine.
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Celle que tu vois est une violente traversée du miroir : quel monde, sombre et virtuel, nous attend derrière nos écrans ? Dans ce roman d’apprentissage numérique, une petite fille, à Dublin, est engloutie tout enfant dans cet espace en négatif qui la vole à elle-même, comme quand on tombe dans un puits. Elle qui n’a encore rien vécu connaît toutes ses premières fois en ligne : elle ne les vit pas vraiment, tout en les vivant à mille pour cent, à la fois présente et absente.
Après None of This Is Serious, devenu un best-seller en Irlande, Catherine Prasifka aide une jeune fille à récupérer son corps, devenu celui des autres. Le roman conte cette réappropriation à la deuxième personne : la narratrice contemple le miroir brisé de ces versions d’elle-même pour se les raconter. Se convaincre que ces visages écorchés, dans le morcellement de leur identité, reflètent bien l’image d’une seule et même personne – elle-même ?
Parce qu’à 7 ans, déjà, la plage de rochers où elle retrouve sa famille tous les mois d’août lui renvoie une image incertaine, et la rage, à tout coup, d’être plus petite que Lorcan, le fils d’amis de ses parents qu’elle connaît depuis toujours, elle se met à capturer ce qu’elle voit en le filmant. Elle absorbe au travers de sa caméra un monde miniature qu’elle peut contenir entre ses doigts, agrandir à son gré, et elle avec : voilà qu’elle fait reculer l’horizon, invente l’image d’un monde stable, contrairement à son corps, à ses amis, et qu’elle espère meilleur.
À l’intérieur de cet espace de projection, elle peut naître une deuxième fois, se créer une vie fantasmatique, à hauteur d’enfant. Réduire les dimensions pour les faire venir à elle : c’est lui qui entre en elle. Livrée à elle-même, happée par des technologies dans lesquelles ses parents ne voient qu’un vecteur de communication et de jeu anodin, la petite fille, elle, utilise la caméra, le téléphone, l’appareil photo, l’ordinateur qui font irruption dans sa vie comme les corniches qui « s’égrènent en cascade » sur leur plage bien-aimée : un promontoire où se hisser, se cacher et se montrer. Un lien magique se tisse entre les mouvements de sa main et ceux du curseur, sa manière de se mouvoir à l’image, de se maquiller, d’habiller son corps et l’identité qu’elle espère façonner.

Cette vie en différé, soustraite au présent, grignote tout le reste et maraboute le récit. Un jeu de création d’animaux débouche, au détour d’un clic, sur une vidéo porno. Les images, dès lors, dévorent la jeune fille, font d’elle un objet. Parce qu’elle se sent « défectueuse », elle se rend à la volonté d’inconnus qui lui demandent de lui envoyer des nudes, ou du garçon qui, en soirée, exige d’elle une fellation. Son ventre est transpercé par un trou « de la taille d’une pièce d’un euro » – une succion vampire qui la vide de sa substance et, pendant des années, la fait vivre comme si elle n’était pas là. « Presque vivant », l’objectif palpite à sa place, « comme un œil toujours présent qui la surveille et l’absorbe ». L’hospitalité illusoire, la coquille vide de l’écran forme un réceptacle où faire mentir la vérité, combler le manque, confondre le sexe et l’amour, avoir deux mille amis, fabriquer de faux souvenirs.
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Hypnotique comme ce tu qui nous happe dans son gouffre, le roman nous prend par le col au fil de cette déréalisation. Se fait reflet visqueux où nous disparaissons. Continent empoisonné, irréel, où la jeune femme exsangue peut être minuscule tout en remplissant l’écran. Se sentir belle, désirable, même si elle ne sent plus son corps. Croire se donner quand elle se fait violer. Aspirée par cette signalétique de « bannières et notifications », elle croit, à travers les messages et les likes, exister enfin dans un monde dont on ne lui a expliqué ni les codes ni les dangers.
Comme une gifle adressée à elle-même, la narration s’écartèle, nous regarde dans les yeux. Le récit virevolte et se tortille pour psalmodier l’envie de mourir qui saisit petit à petit l’écolière devenue lycéenne, puis étudiante. Quand perleront des relations plus authentiques, et qu’elle renoncera à lutter contre son amour pour Lorcan, le trou se comblera. Tel un troisième œil, le tu tendra la main au je, la petite fille à la femme. Et d’un cratère dans le ventre fera un volcan littéraire.
Tout commence, ainsi qu’il convient en matière de genèse, par le sexe… Ici, c’est celui du père. Un pénis non circoncis, le plus lourd des secrets pour un homme qui se voudrait le plus juif parmi les juifs. Cet homme, Ezer, c’est le père de Dory Manor, poète et traducteur (du français à l’hébreu), vivant à Berlin, né à Tel-Aviv en 1971, qui publie en ce printemps son premier roman, Le Gorille, un récit âpre, tendu, douloureux et fascinant à la fois, qui en dit plus que bien des essais sur les lignes de force et les contradictions intimes qui traversent Israël depuis sa naissance et jusqu’à aujourd’hui.

Le primate du titre, c’était donc son père, surnommé ainsi car membre éminent du Shin Bet, le service de renseignement intérieur de l’État hébreu, et garde du corps de Moshe Dayan et plus occasionnellement de Golda Meir (tandis que sa femme, la mère de l’auteur, exerçait, elle, ses talents pour le Mossad et le ministère de la Défense…). Dory, leur fils, va donc grandir dans le secret, le mensonge, la célébration des grands hommes d’une société empreinte tout entière d’un culte malsain du « virilisme ». Ce n’est pas une mince affaire pour lui, obligé de supporter les liaisons adultères de son père, la soumission chagrine de sa mère, les fantômes d’un arbre généalogique marqué par l’exil et la douleur (voire la folie), les attentes d’un pays qui se refuse à toute idée de fragilité.
Il a 16 ans lorsque tout bascule pour lui, le 11 janvier 1987, et qu’il est interné de force dans un hôpital psychiatrique qui se fait fort de « soigner » son homosexualité naissante… Ce sera la première grande rupture de sa vie, il y en aura d’autres, et il faudra l’onguent d’un départ loin du « charnier natal », vers Paris puis Berlin, pour qu’enfin tout puisse être réconcilié… Il y faudra aussi sans doute, ce livre, tremblant de colère et de tendresse navrée. Le Gorille est peut-être ce qu’on a lu de plus juste sur la douleur d’être israélien depuis Une histoire d’amour et de ténèbres du grand Amos Oz. Un homme y va son chemin, à tâtons, et finalement se retrouve pendant que son pays, lui, se perd.
« Les enfants doivent des aliments à leurs père et mère ou autres ascendants qui sont dans le besoin. » Rédigé en 1803, l’article 205 du Code civil semble appartenir à un autre temps. Pourtant, cette disposition qui impose aux enfants de subvenir aux besoins de leurs parents âgés continue de produire des situations inextricables. Patricia Delahaie en fait la matière première de son nouveau roman noir, particulièrement troublant. Le rédacteur en chef du magazine Humanity tient son sujet de l’été. À l’heure des documentaires Netflix, il veut transformer une affaire de matricide en série de neuf épisodes. Quelle fille tuerait sa mère ? Il charge Rose, jeune fait-diversière, d’enquêter sur celle qu’elle appelle dans le récit, avec une dissonance croissante, « la criminelle » ou « la matricide ».

Missy Becker a étouffé puis poignardé sa mère avec un couteau d’office. Difficile pourtant d’associer une matricide à cette vieille dame en poncho qui sert du thé et des gâteaux tout en brodant dans sa cellule. Au fil des entretiens apparaît l’histoire d’une fille élevée dans l’ombre d’une mère actrice, flamboyante, manipulatrice et complètement défaillante. Une femme sortie de sa vie dont l’État lui impose pourtant la charge au nom de l’article 205. Missy se dit « responsable mais pas coupable » et prédit la multiplication des « crimes 205 ».
À travers cette fiction, la romancière s’empare d’un débat porté par le collectif Les liens en sang, qui milite pour une réforme de cet article. Plus encore, elle montre cette maltraitance insidieuse qui consiste à invisibiliser un enfant. Comme dans son précédent polar autour de l’affaire Ranucci, la romancière s’intéresse moins au crime qu’à sa périphérie, sondant les âmes à la recherche de leur part d’humanité. La relation ambiguë qui se noue entre Rose et sa source nourrit aussi une réflexion subtile sur la fabrication de la vérité, dans une veine rappelant Rien que la vérité de Michael Finkel, récemment réédité. Sans jamais sacrifier la tension du polar, Patricia Delahaie explore les violences sans traces et remet au centre une parole souvent disqualifiée, celle des jeunes filles, dont l’actualité récente rappelle tragiquement l’importance.
Il est des rééditions que l’on reçoit comme des messages personnels. C’est donc le cœur plein de nostalgie que l’on rouvre Babylon Babies, marqueur d’une époque – l’an 1999 – et chef-d’œuvre du regretté Maurice G. Dantec (1959-2016), dont l’imagination ne s’était pas encore égarée dans le psychédélisme et la paranoïa. Qu’y retrouve-t-on ? Une intrigue qui mêle thriller géopolitique et roman noir, ne lésine pas sur la violence, et lorgne néanmoins vers la mystique, tendance néochamanique.

Un casting viril aux antipodes des obsessions contemporaines, avec un mercenaire très fort, un colonel du renseignement militaire russe très froid, un mafieux sibérien très retors, et un mystérieux trésor biotechnologique logé dans l’utérus d’une jeune québécoise schizophrène qui n’en demandait pas tant. Et une écriture comme de la lave en fusion, qui s’épanouit en descriptions gourmandes d’engins de mort dernier cri : « La roquette antichar intelligente multicharge de fabrication russe fut tirée depuis l’ouest de la piste […]. Elle percuta le Range Rover blindé au niveau de l’aile avant gauche, première charge perforante, avec tête en uranium passif et déflagration canalisée vers l’avant de dix kilos de mitraille. » Lire Dantec, c’est s’exposer à tout un arsenal !
Nous voilà donc en 2013, au sud de la Chine, où Toorop (notre mercenaire bourré d’amphétamines et de classiques de la littérature chinoise) fait le coup de feu avec les indépendantistes ouïgours. Il est en contact avec le colonel Romanenko (notre espion à sang froid) qui alimente la guérilla en armes, contre de l’opium qu’il revend à Gorski (notre parrain sibérien). Lequel lui impose un contrat : convoyer une jeune femme, Marie Zorn, du Kazakhstan au Canada. Contrat pour lequel Romanenko recrute Toorop, en lui assignant une sous-mission : découvrir pourquoi la mafia prête une telle valeur à Marie ! Les conditions du voyage réunies, nous voilà partis pour un festival d’imprévus, d’affrontements et de prospections philosophico-scientifiques pas toujours faciles à suivre mais contés avec une énergie sans équivalent. C’est que Dantec appartenait à l’espèce des écrivains volcaniques, dont la prose éruptive, bien canalisée, balayait toute réserve. Vingt-sept ans plus tard, elle a figé en classique.
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