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Tech & IATélécoms

Rachat de SFR : le coup de poker de Bouygues Telecom pour devenir le numéro 2 du marché

Amélie CHARNAY et Esther Attias

Publié le 17 juin 2026 à 04:00

Les logos de Bouygues Telecom et SFR devan des boutiques à Paris, France, Octobre 2025. REUTERS/Sarah Meyssonnier.

Les logos de Bouygues Telecom et SFR devan des boutiques à Paris, France, Octobre 2025. REUTERS/Sarah Meyssonnier.

SAM/ - REUTERS - Sarah Meyssonnier

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En raflant la majeure partie de SFR, l'opérateur s'apprête à devancer son éternel rival, Free. Une sacrée revanche pour Martin Bouygues qui continue à veiller sur la filiale chérie du groupe familial. Mais le prix est élevé et l'opération à haut risque.

A la Bourse du Commerce, ce soir du 19 mai, le clan Bouygues est à la fête. Le patriarche, Martin Bouygues, entouré de ses proches, de ses fidèles lieutenants et de ses amis, célèbre au coeur de la capitale les trente ans de sa filiale chérie Bouygues Telecom. Jean-Charles Decaux est là, bien sûr, investisseur historique de l'opérateur. Olivier Roussat, directeur général de la maison mère, et Benoît Tortoling, directeur général de Bouygues Telecom, s'apprêtent à trinquer. Charlotte Bouygues, la fille, se faufile entre les costards gris. Edward, l'aîné et président de Bouygues Telecom, se tient respectueusement en retrait de son père. 

« Force est de constater que nous sommes toujours vivants », glisse avec malice Martin Bouygues, dans un discours suivi avec dévotion par ses troupes. Que Bouygues Telecom souffle ses trente bougies relève en effet du miracle. Plusieurs fois, ce petit poucet des télécoms a failli disparaître face à la concurrence acharnée de ses rivaux. « J'ai même cru un moment que la totalité du groupe Bouygues allait se trouver en grave difficulté », se souvient-il. Veste vert sapin et cravate en soie bleue, ce grand bourgeois qui fend si rarement l'armure se laisserait presque gagner par l'émotion. « Nombreux étaient ceux qui évoquaient à l'époque une cession de Bouygues Telecom. Mais nous avons tenu bon. »

Alors, pour les trente ans de Bouygues Telecom, Martin Bouygues s'est offert le plus beau des cadeaux  : une petite folie qui s'appelle SFR. Avec ses deux concurrents Iliad (Free) et Orange, il s'est effectivement engagé à reprendre la majeure partie des actifs de l'opérateur au carré rouge à Altice France, pour 20,35 milliards d'euros. 

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Le futur numéro 2 du marché

Si la vente effective est actée fin 2027, le marché des télécoms passera de quatre à trois opérateurs. Une opération bénéfique pour les trois acquéreurs qui élimineront un rival et feront grossir leur part du gâteau. A cette occasion Martin Bouygues aura même la satisfaction personnelle de dépasser son rival de toujours Iliad, qui lui disputait jusque-là la troisième place du podium.

« En termes de parts de marché, relativement au chiffre d'affaires, Bouygues Telecom devrait représenter 29 % du marché télécom en France après opération, contre 46 % pour Orange et 21 % pour Iliad, toutes activités télécoms incluses (résidentiel, entreprises, wholesale) », détaille Stéphane Beyazian, analyste chez Oddo BHF.

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Certes, la partie qui s'ouvre devra être jouée finement. Car Bouygues Telecom doit débourser à lui seul 8,5 milliards d'euros et il ne les paiera pas cash. Il lui faudra s'endetter, et « arbitrer entre verser des dividendes et rembourser sa dette, ce qui pourrait peser sur son cours de bourse », observe Jean-Michel Salvador, analyste chez Alpha Value. Mais s'il réussit, les moments difficiles des trois décennies passées ne seront plus qu'un lointain souvenir.

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L'arrivée de Free a mis tout le groupe en péril en 2012

Troisième entrant sur le marché de la téléphonie mobile en 1996, Bouygues Telecom a dû batailler ferme à son arrivée face au duopole formé par Itinéris (futur Orange) et SFR. Quand Free débarque à son tour en 2012 et casse les prix, c’est un cataclysme et le début d’une animosité tenace envers Xavier Niel, le fondateur de Free. Mais l'opérateur s'accroche. Pour ne pas couler, il doit croître.

Fausse joie en 2014 quand Martin Bouygues croit pouvoir s’emparer de SFR, alors propriété de Vivendi. C’est Patrick Drahi qui rafle finalement la perle. Suivent des années d'incertitude. Différents projets de consolidation, sont ébauchés, puis échouent. La guerre commerciale est féroce. Il ne parvient pas éviter un plan de sauvegarde de l'emploi avec la suppression de plus de 1400 postes.

Pourtant, en juin 2015, Martin Bouygues décline l'offre généreuse de rachat de Patrick Drahi à 10 milliards d’euros. « Tout n’est pas à vendre », cingle-t-il à l’antenne de RTL. « Je le devais aux collaborateurs de Bouygues Telecom », ajoute-t-il. Et puis, l'héritier aurait trop souffert d'abandonner l'aventure entrepreneuriale qui a fait de lui un industriel de plein droit, et plus le simple fils de son père. 

Il faut donc repartir à l'attaque. L’année suivante, il mène l'offensive avec l’opération Jardiland mais échoue à reprendre cette fois une part du capital d’Orange.

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La meilleure défense, c'est l'attaque

La chance va enfin lui sourire avec les revers de fortune d'Altice France. Acculé par une dette colossale, contractée alors que les taux bas avant rendu l'argent quasi gratuit, Patrick Drahi se résout à vendre SFR en 2025. Bouygues Telecom monte alors immédiatement au créneau. C'est presque une question de survie.

Non seulement il partage la moitié de son réseau mobile en zone peu dense avec SFR, mais il a en plus investi avec lui dans ses infrastructures fixes en zone très dense. « Si un autre acteur s’était emparé de SFR, Bouygues Telecom se serait retrouvé amputé d’une partie de son réseau et forcé de repasser des accords de partage avec un autre opérateur ou de réinvestir dans des infrastructures propres », observe un consultant expert du secteur. La meilleure défense, c’est donc l’attaque.

Pour s’assurer un maximum de chances auprès des autorités de la concurrence, Bouygues Telecom s'allie avec Iliad et Orange, de manière à se partager équitablement les actifs. Mais c’est bien lui qui reste aux avant-postes. Signe qui ne trompe pas, lorsque la première offre de reprise est déposée avec Iliad et Orange au mois d’octobre dernier, seul le directeur général de Bouygues, Olivier Roussat, prend officiellement la parole.

Et lors des négociations très serrées qui suivent, le groupe n'hésite pas à lever le stylo et à claquer la porte plusieurs fois. « Le duo Olivier Roussat et Stéphane Stoll, le directeur financier, était très direct, ça chauffait pas mal avec eux », reconnaît une source au cœur des discussions. 

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Des coûts d'intégration conséquents

Si les tensions ont été si grandes, c'est parce que Bouygues Telecom est celui qui reprend la plus grande part des actifs de SFR. Dans le détail, il doit mettre la main sur 3,8 millions de clients supplémentaires sur le mobile et 2,6 millions de plus sur le fixe. Mais surtout, il est parti pour empocher l'intégralité de l’activité entreprise SFR Business avec ses lignes en fibre optique dédiées, se hissant ainsi directement à la deuxième place de ce marché derrière Orange.

Sans compter des fréquences, des boutiques, et ... des infrastructures fixes et mobiles. La partie s’annonce donc plus délicate que migrer simplement un portefeuille de clients comme vont le faire les deux autres membres du trio. Certes, cela va permettre de tirer davantage de synergies, évaluées jusqu’à un milliard d’euros nets par an sept ans après la transaction. « Mais le corollaire, c’est que les coûts d’intégration aussi seront plus élevés. Nous ne sommes plus dans un scénario classique d’intégration : il s’agit bien aussi de démanteler SFR », fait encore observer Stéphane Beyazian. 

Le pari est risqué

En plus des 8,5 milliards d’euros, Bouygues Telecom va effectivement devoir injecter entre 3,5 et 4 milliards d’euros de frais d’intégration au cours des cinq premières années. La facture commence donc à être salée. Rien ne dit non plus que le calendrier ne pourrait pas déraper et alourdir la note.

Lors d’une présentation aux analystes, Edward Bouygues a reconnu, par exemple, que Bouygues Telecom n'avait pas le même équipementier que SFR pour son réseau mobile, ce qui allait l’obliger à « adapter ses connaissances ». Défis techniques, fuite des cerveaux de SFR, de nombreux facteurs pourraient faire déraper la mécanique. Sans compter le volet social qui s'annonce inflammable. « L'ampleur des synergies annoncées laisse craindre une restructuration sociale d'une ampleur inédite dans le secteur des télécoms  », s'inquiète déjà cette semaine la CFDT.

Au bout du compte, le plus grand risque pour Bouygues Telecom, serait de se retrouver débordé de toutes parts par le rachat de SFR. Au point de perdre de vue la guerre commerciale du marché des télécoms dans laquelle il était jusqu’ici pleinement engagé. Orange et Iliad s’en réjouissent peut-être même déjà. Martin Bouygues le sait, sans aucun doute. Mais le plus ancien dirigeant du CAC40 a fait sienne cette maxime du fondateur d’Alstom Auguste Detoeuf, auteur de son livre de chevet, « Propos d’un confiseur » : « un homme est vieux à partir de l’heure où il cesse d’avoir de l’audace ».

A la soirée des 30 ans de Bouygues Telecom, Martin Bouygues s'est laissé allé quelques secondes à entonner les premières notes de « Happy Birthday » à l’arrivée de la pièce montée. Mais a-t-il seulement savouré sa revanche ? « Je n’ai pas ce sentiment », nous a-t-il répliqué. « Les combats, il y en a toujours dans une aventure industrielle, économique et humaine ». Et d'ajouter, implacable : «Mais à la fin, quand même, il faut gagner. »

Amélie CHARNAY et Esther Attias

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