Tye Brady, directeur technologique d’Amazon Robotics, lors de l’événement "Delivering the future" au centre LCY3 à Dartford, près de Londres
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Amazon compte sur une flotte de plus d’un million de robots. Et le rythme d’automatisation de ses centres logistiques devraient s’accélérer ces prochaines années avec un investissement de 10 milliards d’euros pour moderniser les entrepôts européens. Au programme : élargir le champ d’action des robots, et les doter d’une compréhension du langage naturel, explique le directeur technologique d’Amazon Robotics.
C’est l’un des robots emblématiques du géant de l’e-commerce. Rond, plat et doté de petits yeux, il circule depuis 2022 dans les zones de quai des entrepôts Amazon, où arrivent les camions de livraison. Proteus y déplace des chariots de plusieurs centaines de kilos. Bientôt sa zone de travail sera étendue, et les opérateurs pourront s’adresser à lui en langage naturel. Cette nouvelle version du robot sera déployée dans les entrepôts européens début 2027.
Amazon a par ailleurs annoncé un investissement sur le Vieux Continent de 10 milliards d’euros ces prochaines années, pour moderniser et construire de nouveaux centres logistiques en Europe. L’occasion de revenir sur l’impact de cette automatisation à marche forcée, notamment sur l’emploi, avec Tye Brady, directeur technologique d’Amazon Robotics rencontré au centre de distribution de Dartford, près de Londres à l’occasion d’un événement presse organisé par Amazon.
LA TRIBUNE. La nouvelle version de Proteus, l’un de vos robots phares qui transporte les étagères de stockages, permettra aux travailleurs de lui parler directement. Quel est l’intérêt ?
TYE BRADY. L’idée est d’avoir une interface plus naturelle et intuitive. Vous pouvez lui parler, lui confier des tâches. Il déterminera lui-même la priorité de ce qu’il doit faire, comprendra l’intention, et, le plus important sans doute, partagera aussi son intention avec la personne. A la place d’utiliser un clavier, vous pouvez par exemple dire : « J’ai besoin que tu ailles au couloir numéro 13, que tu déplaces cette pièce au dock numéro 27. » Le but est de rendre les choses le plus simple possible pour nos employés. Parfois, vous voulez simplement dire : « Tu peux déplacer ça dans une autre zone ? » sans précision. Je pense que nous avons une longueur d’avance sur la façon de rendre les machines plus intuitives.
Vous déployez depuis peu une « IA agentique », qu’est-ce que cela signifie dans un entrepôt ?
Vous pouvez le voir comme un assistant pour nos opérateurs. Il y a énormément de données qui transitent dans nos centres de distribution, et aujourd’hui les opérateurs regardent plusieurs écrans, qu’ils configurent différemment d’un poste à l’autre. Ils cherchent à avoir conscience de ce qui se passe dans le bâtiment.
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Récemment, nous avons déployé un agent capable de comprendre les données et faire des recommandations à l’opérateur. Comme : « Et si on basculait les flux entrants de ces deux lignes vers ces deux autres, parce qu’un nouveau stock arrive, pour mieux équilibrer la charge ? » L’opérateur humain utilise alors son bon sens, sa pensée critique, et décide d’accepter ou non. L’opérateur peut ensuite dire : « Avec ce changement, je veux maintenant réorienter Proteus pour s’adapter à la nouvelle configuration des quais côté sortie. » Au lieu que l’opérateur le fasse manuellement, des agents hébergés sur AWS [le service cloud d’Amazon] appliquent automatiquement les instructions à Proteus, qui exécute la tâche puis informe l’opérateur.
« Ces investissements, ce n’est donc pas du tout une stratégie de remplacement. Nous investissons aussi dans nos collaborateurs. »
Quelle formation proposez-vous pour que les travailleurs s’adaptent ?
Nous avons une formation spéciale pour que nos employés apprennent à maintenir les machines. Nous les appelons des ingénieurs en maintenance robotique ou « RME ». C’est ouvert à tous nos salariés de première ligne. S’ils s’intéressent à la robotique, ils peuvent suivre des cours directement dans le centre de distribution. C’est un rôle très gratifiant, accompagné d’une augmentation de salaire d’environ 40 %. Il y a donc des possibilités d’évolution grâce à la robotique. Notre dernier centre de distribution, à Shreveport en Louisiane, qui est très robotisé, compte environ 2000 salariés, et 30 % d’entre eux travaillent à des postes qualifiés.
Des postes qualifiés se multiplient. Mais est-ce que cela signifie que certains postes, qui le sont moins, vont disparaître ?
Non, c’est en réalité l’inverse. Si on fait bien les choses en robotique, on étend les capacités des gens, on leur donne les outils pour mieux faire leur travail, tout en créant un environnement plus sûr. Notre investissement de 10 milliards de dollars en Europe ces prochaines années va créer 25 000 nouveaux emplois. Ces investissements portent à la fois sur de nouveaux bâtiments et sur des sites existants où nous ajoutons de la robotique et de l’automatisation.
Ce n’est donc pas du tout une stratégie de remplacement. Nous investissons aussi dans nos collaborateurs : nous avons fait monter en compétence plus de 700 000 employés, avec une enveloppe d’environ 2,5 milliards de dollars. Les rôles vont changer, comme dans toute évolution technologique, mais si c’est bien fait, vous devenez plus productif, ce qui permet de construire de meilleures machines, et donc de créer de nouveaux emplois. C’est ce qui s’est passé sur les douze dernières années chez Amazon, depuis que nous avons investi dans la robotique.
« Je veux éliminer chaque tâche répétitive, banale et sans intérêt.»
Il y a aussi eu des licenciements massifs chez Amazon ces derniers temps, chez les salariés de bureau notamment…
Nous avons recruté des centaines de milliers de personnes depuis que nous avons investi dans la robotique. Je comprends que l’on pense facilement à une stratégie de remplacement, mais c’est le mauvais prisme. La bonne stratégie, c’est une stratégie d’augmentation, où on aide les gens à faire leur travail. En revanche, soyons clairs sur un point : je veux éliminer chaque tâche répétitive, banale et sans intérêt. Si c’est répétitif et sans intérêt, je ne veux pas que des gens le fassent.
Je veux qu’ils se concentrent sur leur pensée critique, leur bon sens, leur raisonnement, leur capacité à se connecter les uns aux autres, à se motiver mutuellement. Notre travail, c’est de leur donner les outils pour être non seulement plus productifs, mais aussi évoluer dans un environnement plus sûr. Depuis 2019, nous avons réduit notre taux de blessures déclarées de 41 %. C’est un chiffre énorme, et c’est grâce à l’automatisation. Si une machine peut soulever une boîte de 15 kilos toute la journée, plutôt qu’une personne, c’est mieux, mais la personne ne disparaît pas, elle gère la flotte de robots ou effectue d’autres tâches nécessitant un esprit critique.
Le rythme de développement de l’innovation s’est accéléré. Est-ce parfois trop rapide pour s’adapter au rythme de l’entrepôt et des salariés qui y travaillent ? Je pense à votre robot Blue Jay (doté de plusieurs bras pour manipuler des petits paquets) qui a été développé en un temps record mais qui a finalement été écarté.
Nous avons toujours aimé que les choses aillent vite. Et la vitesse de développement s’est effectivement encore accélérée depuis l’arrivée de l’IA générative. La suspension de Blue Jay ne signifie pas que nous ne travaillons plus sur la manipulation. Cette expérimentation nous permet de parvenir à une meilleure façon de faire de la manipulation à grande échelle, sur l’immense variété d’objets que nous proposons à nos clients. La robotique est un processus itératif, on apprend à chaque essai.
Quelle était l’erreur, ce que vous avez mal fait dans ce cas et que vous allez faire mieux désormais ?
Ce n’était pas vraiment une erreur, c’était une expérience d’apprentissage pour nos ingénieurs, permettant de comprendre ce que la manipulation robotique à grande échelle nécessite. On va peut-être orienter différemment nos bras robotiques à l’avenir. De la même manière que nos robots mobiles ont beaucoup évolué sur plusieurs générations.
Croyez-vous aux robots humanoïdes sur lesquels de nombreuses entreprises parient ? Où en est le projet Digit chez Amazon ?
Je suis très intéressé par ce qu’on appelle la mobilité bipède : marcher sur deux jambes est intéressant, surtout sur des terrains variés. Il y a beaucoup de recherches à faire et des techniques vraiment novatrices, mais c’est encore très tôt pour les humanoïdes. Chez Amazon, notre approche consiste d’abord à cerner le problème que l’on cherche à résoudre. Puis se demander : est-ce que l’automatisation a du sens pour ce problème ? Si oui, quelles fonctions doit-elle remplir ? Et lorsqu’on agrège toutes ces fonctions, la forme du robot doit s’adapter en conséquence. Partir de la forme, c’est se contraindre inutilement.
« Je veux que les robots de demain se fondent dans l’arrière-plan et nous permettent de nous connecter les uns aux autres. »
Il y a un second point important : il n’y a pas de remplacement des gens. L’automatisation à 100 % n’existe pas. Nous avons besoin du raisonnement humain. Or, les humanoïdes peuvent être perçus comme "une autre personne", et ce serait une erreur colossale. Il y a une raison pour laquelle on parle d’intelligence artificielle, car c’est artificiel. Ce n’est pas l’intelligence naturelle que nous avons. Nous avons une capacité à savoir quand tendre la main à quelqu’un, comment communiquer, comment atteindre des fonctions de niveau supérieur. Et nous voulons conserver cette intelligence, en la complétant avec les bons outils.
Comment voyez-vous l’avenir de la robotique, s’il ne s’agit pas spécifiquement de robot humanoïdes ?
Avec une meilleure collaboration entre homme et machine.
C’est-à-dire ? En perfectionnant l’interface vocale par exemple ?
En partie, mais j’imagine surtout un avenir où les robots se fondent dans le décor. Tout en permettant aux gens d’être plus humains, de se connecter les uns aux autres, de mieux faire leur travail. Un bon lave-vaisselle est à mes yeux un excellent robot, dont on ne parle pas beaucoup. Je veux que les robots de demain se fondent dans l’arrière-plan et nous permettent de nous connecter les uns aux autres.