Deux scénarios-fiction sur la faillite de la France… et comment y faire face ! (2)

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès
Nous poursuivons ici notre ficher de lecture de deux ouvrages de littérature de finance catastrophe « La Nuit de la faillite » de Gaspard Koenig récemment publié et « Le jour où la France a fait faillite », publié en 2006 par Philippe Jaffré et Philippe Riès et donc avant la crise financière de 2008. Dans la première partie, nous avons analysé les conditions d'environnement et de déclenchement retenues ; il s'agit de maintenant de s'arrêter sur les choix retenus par l'exécutif et les moyens d'affronter une telle crise si elle se présentait.
>> Lire : Deux scénarios-fiction sur la faillite de la France...et comment y faire face ? (Partie 1)
Tout doit être décidé ici au cours d'une nuit qui est justement la « nuit de la faillite » nécessitant de réveiller et faire revenir au Palais de l'Elysée le président de la République : il faut agir avant la journée médiatique et boursière du lendemain.
Deux solutions de gestion de crise sont présentées au président par ses principaux ministres et conseillers en matière économique.
La première est celle d'un renflouement public du secteur bancaire fortement attaqué sur les marchés financiers, ceci afin d'éviter un « bank run » généralisé. Les banques sont en première ligne et il s'agit d'éviter un effet domino entre crise de dette souveraine et crise bancaire. Les avocats de ce scénario évoquent les précédents anglo-saxons de 2008-2009 (Etats-Unis, Royaume-Uni, Irlande) de sauvetage public du système.
Ce scénario de nationalisation des banques fait l'objet de critiques car il ne ferait que repousser la difficulté : dans le scénario Koenig, les difficultés des banques sont en effet liées à leur exposition à la dette souveraine française. Le refinancement de la dette publique nationale se posera très vite et la solution de nationalisation bancaire ne ferait que gagner quelques semaines. On constate sur ce point que dans le monde réel les grandes banques françaises expliquent désormais de façon explicite leur exposition au risque souverain dans leurs documents de référence.
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Koenig confie alors au directeur du Trésor - le seul dont le véritable nom ait été changé… - la défense de l'option de prédilection de son livre : que la France fasse défaut de façon volontaire, ordonnée et préventive, en engageant immédiatement des négociations avec ses créanciers avec l'appui de toutes les techniques de restructuration : introduction législative d'une clause de renégociation des obligations publiques, moratoire sur les intérêts, extension des maturités, « haircut » (réduction du capital).
Cette option est férocement condamnée par les représentants des banques qui participent à la négociation nocturne élyséenne en mettant en avant le spectre de l'hyperinflation allemande de 1923, le fait que la France devienne la honte de l'Europe et perde une grande partie de sa souveraineté, enfin l'énorme impact industriel d'une telle décision sur le système financier français d'envergure internationale.
Koenig fait finalement arbitrer l'exécutif en faveur du scénario de défaut volontaire, après une rapide information de l'Allemagne qui en accepte le principe.
Dans le scénario Jaffré/Riès, les banques françaises refusent de financer l'Etat et le seul scénario qui fait l'objet d'une discussion politique est celui d'une sortie de la France de l'euro. Les auteurs n'aiment pas cette solution qui selon eux génèrerait crise de changes et fuite des capitaux (avec la nécessité de rétablir le contrôle des changes), disparition de la solidarité européenne, incertitude quant au niveau de dépréciation du franc inconnu et d'inflation importée et au final une récession encore bien pire que dans le scénario de maintien de la France dans l'euro, avec ses corolaires dramatiques en matière de chômage et de pouvoir d'achat. Le livre plaide donc fortement pour un règlement du problème de dette souveraine française dans le cadre européen et du FMI plutôt qu'un plongeon dans l'inconnu.
La solution retenue par l'exécutif dans le livre couple donc thérapie de choc budgétaire et solidarité européenne sous condition :
Le gouvernement prépare dans ses conditions un plan de redressement en deux volets :
Le choix fondamental du livre de Koenig est prédéterminé par le titre même qui limite l'action à une seule nuit. Il en résulte plusieurs conséquences.
Le premier concerne le choix de l'option qu'il fait prendre à l'exécutif politique, celui du défaut volontaire. Comme Koenig situe l'action à mi-mandat, cela signifie pour l'exécutif politique un changement total de ligne politique en court de mandat, sous la pression d'évènements financiers, ce qu'on peut comparer aux situations historiques constatée dans 3 pays critiques de la zone euro :
Dans les faits, tous les gouvernements qui ont reconnu une situation de défaut ou la nécessité d'une assistance européenne ou internationale ont quitté le pouvoir peu de temps après suivant différentes modalités (changement de personne à la tête de l'exécutif, élections à date prévue, élections anticipées). C'est donc tout sauf une décision à prendre avec légèreté avec le risque d'apparaître comme « l'homme de la banqueroute ».
En outre, Koenig ne traite que très rapidement les effets patrimoniaux d'un défaut même partiel qui ne toucherait les créanciers tant extérieurs que français. Pour mémoire, les compagnies d'assurance françaises détenaient par exemple une très grande partie de la dette souveraine française détenue par les résidents (40% de la dette domestique fin 2012 selon les données de la FFSA) : tout défaut a donc de lourdes conséquences sur les patrimoines.
Mais pour Koenig, le défaut a l'avantage d'ouvrir une nouvelle page après « des décennies de gabegie, une longue succession de politiques interventionnistes », de permettre aux cartes d'être rebattues et de « tout recommencer », le défaut constituant pour Koenig un arbitrage générationnel favorable des jeunes et des nouveaux entrants.
Si Koenig ne s'intéresse pas au « jour d'après », Jaffré et Riès y consacrent au contraire des développements détaillés dont certains ne sont pas sans ressemblance avec ce qui s'est produit dans le sud de l'Europe depuis 2009, à la différence près que c'est la France qui tient là le rôle principal.
La France demanderesse d'aide européenne subit un procès en règle de la part de ses partenaires : l'aide financière qu'elle reçoit des pays européens est conditionnée à un plan crédible de redressement des finances publiques contrôle par l'Europe et associé à une garantie sur une partie du stock d'or de la Banque de France (!!!).
Les marchés commencent à faire des paris sur le niveau de consolidation sur le principal de la dette française. Jaffré et Riès font faire proposer aux officiels français un abandon par les détenteurs de dette publique française des 2/3 du principal, le FMI arrêtant au final sa proposition à 50% seulement. Pour mémoire et dans le monde réel, les créanciers privés du souverain grec ont accepté en octobre 2011 une réduction de 50%.
L'équilibre recherché par les créanciers de la France est de concilier un non effondrement de la France et une certaine volonté de faire un exemple. Jaffré et Riès imaginent même l'avion présidentiel français placé sous séquestre sur un aéroport américain par un créancier ayant activé le système judiciaire américain, comme cela est par exemple arrivé à la Russie à la fin des années 1990.
Le livre de Jaffré et Riès constitue quasiment une liste à la Prévert de réformes structurelles d'inspiration libérale, mais que l'on a également grandement vu en Europe du nord il y a vingt ans. Ils s'en donnent clairement à corps joie :
Voilà ce qu'ils indiquent concernant les grandes politiques publiques :
Concernant l'organisation administrative, les auteurs prévoient :
Même si le package de réformes de Jaffré et Riès peut sembler caricatural, il n'en a pas moins de nombreux points de ressemblance parfois troublants avec les potions que les pays d'Europe du Sud sont en train d'absorber.
Pour Jaffré et Riès, la purge sur la dette publique se traduit par une récession brutale au cours des deux années qui suivent la crise, avec multiplication des faillites, explosion du chômage, réduction drastique du pouvoir d'achat et augmentation très forte de l'émigration. On retrouve ici encore en 2006 une vision bien corrélée avec la situation grecque (réduction du PIB de 22% en 4 ans entre 2009 et 2013, avec une prévision gouvernementale d'arrêt de la récession en 2014.
Pour le gouvernement, le respect de l'état de droit devient immédiatement une priorité avec la crainte d'une combinaison entre 1995 (agents publics & transports) et 2005 (banlieues). Le gouvernement prépare donc un dispositif législatif et pratique pour faire face à cette situation, marquée de toute façon par des manifestations de masse.
La crise bancaire ne dure que quelques jours avant l'apport inconditionnel de liquidités aux banques impactées par la crise française et la baisse des taux directeurs. Il n'en a pas moins fallu pour les deux auteurs la fermeture pendant une semaine des agences bancaires françaises et le gel des avoirs sur livret A.
La crise systémique a été évitée mais il y a toutefois dans le scénario des conséquences lourdes pour le système bancaire français : fragilisation considérable des banques ayant beaucoup de dette française à l'actif de leur bilan avec risque de passage de banques françaises sous pavillon étranger compte-tenu des besoins de recapitalisation, de la baisse de l'activité bancaire (réduction des crédits du fait de la récession économique), ce qui entraîne une réduction-restructuration du secteur.
Pour Jaffré et Riès, la situation semble politiquement un peu plus facile que dans la fiction de Koenig, puisque les évènements ont lieu quelques semaines seulement après les élections nationales et sans écart majeur avec les propos de campagne.
La communication de crise de l'exécutif insiste donc sur « la nécessité d'un plan de redressement national de cinq ans », « le rappel de l'attachement à l'ancrage européen de la France », des douloureuses décisions à court terme (paiement partiel des traitements et des fonctions, fermeture des agences bancaires) et l'importance du maintien de l'ordre public.
Il faut noter que la crise arrive chez Jaffré et Riès sous un gouvernement de centre droit. Le PS est dans l'opposition mais va être de plus en plus déchiré entre une ligne légitimiste d'opposition modérée à l'exécutif (accent sur l'équilibre des sacrifices dans la gestion de la crise, vigilance contre des tentations autoritaristes du gouvernement et l'action violente des minorités) et une ligne souverainiste anti-Europe et anti-euro. Pour Jaffré et Riès, la réduction inéluctable du secteur public dans les réformes liées à la crise va priver le parti d'une fraction importante de sa base militante et électorale et le parti finit par éclater en deux composantes (une majorité social-démocrate et une minorité révolutionnaire).
L'extrême gauche se mobilise très fortement contre cette « offensive contre la classe ouvrière » provoquée par une agence de notation américaine, certains groupuscules aller jusqu'à envisager un retour à la violence politique.
En tout état de cause, la crise profite électoralement aux partis aux bordures de l'échiquier politique qui progressent massivement dans les sondages et intentions de vote. Force est de constater que la vision des auteurs entre ici encore en résonance avec la situation grecque, marquée depuis 2008 par la forte montée en puissance de Syriza (extrême gauche) et Aube Dorée (extrême droite) et l'affaiblissement très importante des deux grands partis historiques de gouvernement, même s'ils demeurent associés au gouvernement à ce jour.
Conclusion (provisoire)
Les deux ouvrage se complètent bien et la fiction permet dans les deux ouvrage des présenter de façon décapante une vision du future économique et budgétaire de notre pays.
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Mais seul le livre de Jaffré et Riès décrivent dès 2006 « le jour d'après », mais sans le retour d'expérience qu'a permis la crise de la zone euro et les débats qui ont suivi sur l'équilibrage entre rythme adéquat de rétablissement des comptes publiques et maintien d'un niveau minimal d'activité.
A bien se remémorer donc, surtout si l'on ne veut pas que cela se passe comme ça…
Pierre-François Gouiffès