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Sortir de l'ère du Rien

Sophie Péters

Publié le 29 mai 2012 à 09:15 - Mis à jour le 29 mai 2012 à 09:18

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L'acédie, maladie de l'hypercapitalisme ? C'est la conviction de Didier Long. Ancien moine bénédictin de La Pierre-qui-Vire reconverti dans le conseil, il en connaît un rayon. Son dernier opus « Petit guide des égarés en période de crise » éclaire notre monde d'un « soleil noir » digne de Barbara.

Le concept d'acédie est ancien, très ancien : Au IVe siècle, des moines partis vivre dans le désert d'Égypte diagnostiquèrent l'acédie comme une maladie de l'âme. Une maladie extrêmement dangereuse qui détruit la volonté même d'exister et donc la communauté. Pour Didier Long, aujourd'hui dirigeant fondateur du cabinet de conseil Euclyd, l'acédie est le nouveau mal qui ronge les entreprises et l'économie : « plus personne ne pilote, à part une obscure raison financière. Le temps s'est arrêté aux bilans à trois mois. Les entreprises ne sont plus des sociétés mais des armées de mercenaires interchangeables. Et tout le monde sait que cela ne fonctionne pas, donc on n'y croit plus ». Or une juxtaposition de mercenaires n'a jamais constitué une armée prête à aller au combat. Il manque juste l'âme.
Le constat de l'auteur est donc sans appel : « la consommation joyeuse des trente glorieuses, le paganisme luxuriant des années soixante-dix, qui succédait aux privations de la guerre, a cédé le pas à l'acédie post-moderne. On consomme mais on n'y croit plus. Plus personne n'achète de voiture pour présenter une carrosserie rutilante, sauf les ringards. Les valeurs de la magie de la marque et l'esprit du parfum ont remplacé les idoles trop voyantes ». Nous sommes dans l'ère du rien.

La faillite des espérances

L'impuissance, l'impression de ne pas pouvoir s'approprier sa trajectoire, l'absence de visibilité long terme, le sentiment d'être baladé, la perte de goût dans l'avenir sont les symptômes de l'acédie. « On est dans un système hyperrationnel où tout est mesuré selon un reporting financier précis, mais où l'on a oublié qu'à la fin de la chaîne, il y a des êtres humains ». Résultat : à part dans les petites entreprises ou celles dont la structure familiale reste prégnante, il est devenu risqué d'afficher une quelconque humanité. Didier Long dans son métier de consultant constate avec effroi que les managers et les salariés se sont rendus insensible à la souffrance d'autrui prétextant que pour être professionnelles, les relations se doivent d'être froides, autrement dit rationnelles. Le fameux impératif kantien « fais qu'autrui soit toujours une fin et jamais un moyen » est devenu un v?u pieu.
Maladie du désir et de l'estime de soi où la sensation de ne plus avoir de prise sur son destin est généralisée, l'acédie pousse à une boulimie laborieuse et matérialiste pour mieux fuir la confrontation avec soi-même, éviter toute question existentielle et compenser la mise en sommeil des idéaux par des combats à l'extérieur de soi-même. Une expérience qui révèle la faillite des espérances, un excès d'attente. L'acédiaque a perdu la foi dans ses croyances, dans l'économie, la politique, l'entreprise, le travail, le métier, ou le collectif de travail.

Reconstruire nos édifices mentaux

Comment sortir de cette impasse, pour ne pas dire de ce désert, de cette quadrature du cercle ? « Sans la sanctuarisation d'espaces désintéressés d'amitié et de paix, la fraternité s'épuise », répond Didier Long pour qui « la crise peut ouvrir la porte d'un autre monde ». l'acédie réclame donc une reconstruction de nos édifices mentaux. « Il nous faut retrouver cet esprit de découvreurs, de « croyants » qui est l'âme du capitalisme et de l'Occident, si nous voulons quitter la mer d'huile du pessimisme ambiant pour de nouveaux horizons. Chacun de nous, chefs d'entreprise, dirigeants, responsable de RH ou salarié doit donc se demander non pas ce que cette civilisation peut faire pour lui, mais ce qu'il peut faire pour qu'elle ne périsse pas » estime l'ancien moine devenu consultant.
Dans son petit guide à destination des égarés, il n'hésite pas à raconter son propre égarement. Son témoignage est par instant poignant. Il y retrace la perte de son ami montagnard Jean-Louis, mort dans une avalanche. Entre témoignage personnel et analyse du monde qui va et vient, ce livre est un hymne à l'humanité qui sommeille en chacun de nous. Une invitation à sortir de notre superficialité. Exigeant mais essentiel.

"Petit guide des égarés en période de crise" par Didier Long, Editions Salvador, 183 pages, 18 euros.

Sophie Péters

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