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OpinionsMieux dans mon job

Et pourquoi pas aussi un choc des valeurs ?

Sophie Peters

Publié le 12 avril 2013 à 09:57

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Pas facile ces temps-ci de continuer à tenir un discours sur la création de valeur et la performance. Chaque jour nous rappelle à l'ordre et nous prouve que, non décidément, nous ne sommes pas tout-puissants. Sans doute faut-il avant tout compter sur nous-mêmes pour se sortir de cette pensée obligeante.

Affaire Cahuzac, comptes à l'étranger, salaire des patrons....la société française traverse une crise des valeurs. Faut-il alors espérer, voire provoquer, selon la formule chère à notre président, un choc des valeurs ? Après le choc de compétivité, le choc de confiance et, le dernier en date, celui de la simplification, voici les Français en état de choc. Un sondage CSA souligne que plus de la moitié d'entre eux estime les politiques corrompus. Quant à l'enquête de Jobintree, elle aligne deux chiffres chocs et pas chics : 84% des actifs pensent que le nombre de chômeurs va un peu ou fortement augmenter en 2013 et 94% pensent que trouver un emploi actuellement est difficile, voire très difficile.

Le "plus-de-jouir" conduit aujourd'hui aux sorties de routes de certains
Pas facile dans ces conditions de continuer à tenir un discours sur la création de valeur et la performance dans les entreprises . « Ceux qui appellent à la création de valeur pour les actionnaires mais aussi pour les clients, pour les salariés, pour l'Etat, ne voient pas en quoi la légitimation de l'entreprise par le biais de la « création de valeur » se confond avec l'appel au plus-de-jouir, au plus-de-performance », note Catherine Blondel auteur d'un essai « Quand le travail fait symptôme ». Pour la dirigeante du cabinet Vis-àVis, pas de doute : le ver est dans le fruit. Au-delà de l'absolutisation du marché décrite par Lacan, ce qui est nouveau c'est que ce "plus-de-jouir" conduit aujourd'hui aux sorties de routes de certains.

Satisfaire ses fantasmes de toute puissance
Or cette mécanique insidieuse de la performance qui vise à faire croire que tout est possible se grippe vite quand la réalité -voire la loi- nous rappelle à l'ordre et nous prouve que, non décidément, nous ne sommes pas tout-puissants. Pire : en nous enjoignant en permanence à « faire les bons choix », à « anticiper », à « se maintenir dans la course » et parfois juste à « tenir », elle nous met en situation d'inquiétude perpétuelle quant à la pérennité de notre job.
Je me souviens dans les années 90 de l'invention du terme d'« homme ressource », un homme au service de la production de valeur. A l'époque on trouvait tous que cela avait de la gueule. Sans y déceler ce que souligne Jean-Pierre Durand, auteur de « La Chaîne invisible, flux tendu et servitude volontaire » (Seuil 2004), à savoir que « l'entreprise propose à l'homme managérial de satisfaire ses fantasmes de toute puissance et ses désirs de réussite contre une adhésion totale et une mobilisation psychique intense ».

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On commence par parler mal, puis on pense mal
Comment s'étonner dès lors devant nos sentiments de solitude, nos difficultés à faire des choix ou notre volonté à tout prix de rester dans la ligne, quand ce n'est pas aussi notre volonté de gérer les « autres » ? Combien sommes-nous à courir après la performance en toute loyauté ? Ce qui fait dire à Catherine Blondel avec une certaine bienveillance que la jouissance n'est pas le plaisir, et que cette course à l'éclate ne va pas sans ravage pour le sujet si rien ne vient la limiter.
Commençons peut-être chacun à notre niveau de penser pourquoi et comment le travail peut devenir intenable. Et agir en conséquence chaque fois que possible. Parfois d'une façon qui peut sembler dérisoire comme surveiller notre langage. Ne pas utiliser « performance » « potentiel » « évaluation » « charisme » à toutes les sauces. Car ce n'est pas rien. Comme le disait Pierre Bourdieu, on commence par parler mal, puis on pense mal. Et Catherine Blondel d'ajouter : « ensuite on agit mal ». C'est peut-être l'un des syndrômes dont souffrent nos politiques et nos dirigeants.
Il est urgent d'inventer aussi à notre mesure de petits arrangements moins ravageurs que l'addiction et la réalisation de soi au travail. Entendez-moi : l'idée n'est pas de substituer à la souffrance au travail une autre tyrannie, celle du bien-être. Mais de lutter pour que le sujet, vous, moi, continue d'exister dans le travail avec ses failles, ses manques et ses symptômes, qu'il lui soit permis d'être un lien social. Pour que selon la formule de Kant ce ne soit ni un « moyen » ni un « objet ». Alors, là oui, on pourra reparler de valeur.

Sophie Peters

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