CIVB : les vins de Bordeaux mis sous pression sur tous leurs marchés
Jean-Philippe Déjean

Face à un marché international sous tension et à des ventes domestiques contrariées, le CIVB passe à la contre-attaque.
REGIS DUVIGNAU
Jean-Philippe Déjean

Face à un marché international sous tension et à des ventes domestiques contrariées, le CIVB passe à la contre-attaque.
REGIS DUVIGNAU
Le vignoble bordelais navigue sur les eaux tumultueuses d'une crise qui n'a pas encore dit son dernier mot, comme l'a confirmée ce lundi 16 décembre l'assemblée générale du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), présidé par Bernard Farges. Après les aléas climatiques qui ont violemment frappé le vignoble en 2017, le CIVB doit faire face à des marchés qui chancellent.
Ce qui conduit le conseil interprofessionnel à s'adapter à une situation sous forte contrainte. Avec une première mesure de fond : la réduction du budget de fonctionnement.
C'est ainsi que le budget prévisionnel 2020 du CIVB, présenté lors de l'assemblée générale, est calé à 23,6 M€, soit un recul de 3,5 M€ par rapport au précédent. Un exercice de raison puisque le budget du CIVB est adossé à 80 % sur les cotisations volontaires obligatoires, qui sont alimentées par les sorties à la propriété. Comme il a été rappelé pendant l'AG, à octobre 2019 et sur 12 mois, la production de vin de Bordeaux a atteint quatre millions d'hectolitres. Un volume à partir duquel se calcule le budget. Sachant que commercialement, comme l'a souligné Bernard Farges, les vins de Bordeaux font face à une conjoncture très défavorable.
Affaibli par l'épisode de gel de 2017, qui a plombé la récolte de 39 % et sapé les capacités de vente, le vignoble avait réussi un temps à compenser le recul des ventes en volume à l'export par un maintien de la valeur.

La situation à Hongkong inquiète toujours davantage.
Mais le contexte international n'a cessé de se durcir, au point de former désormais une sorte de mur contre lequel vont buter les ventes de vin de Bordeaux. Comme certains hommes d'affaires l'ont déjà annoncé depuis des mois, la crise politique de Hongkong, qui voit s'affronter des Hongkongais jaloux de leurs libertés à un pouvoir dictatorial chinois intransigeant, va finir par coûter cher aux Français. Car autant pour l'industrie du luxe que pour les ventes de vins, en particulier de Bordeaux, la zone spéciale de Hongkong reste un eldorado.
Pas besoin de forcer sur le pinceau pour révéler le caractère potentiellement apocalyptique pour les vins de Bordeaux de cette situation internationale décidément très sombre. Et qui donne parfois à l'intervention du patron du vin de Bordeaux la tonalité de celle d'un doge de l'ex cité-Etat de Venise, jugeant devant ses pairs de la situation internationale et des moyens d'y faire face.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Comme si ce contexte international n'était pas assez compliqué, les habitudes de consommation du vin sur le marché intérieur continuent de changer. Le sujet n'est pas nouveau mais pose un problème aux vins rouges, a confirmé le président du CIVB. La montée en puissance de la séquence apéritive favorise les vins frais, qu'ils soient blancs, rosés ou effervescents, mais aussi les bières, et tend à changer en profondeur la façon de manger, a expliqué Bernard Farges.

Le vin rouge doit remonter la pente lors des apéritifs : une tache impossible ?
Avant de souligner tout de même que la baisse de la consommation d'alcool touche désormais toutes les strates de la population, y compris celle des 50-64 ans, "que l'on pensait fidèle". La touche finale vient de l'essoufflement de la grande distribution, explique Bernard Farges, où les ventes des vins tranquilles d'AOC bordelaises ont baissé de 11 % depuis le début de l'année.
Pour faire face à ces enjeux, ce dernier en appelle à la mobilisation générale de la filière, qu'il s'agisse des organismes de défense et de gestion (ODG/ex-syndicats d'appellation), des producteurs, des coopératives, des syndicats de négoce, des institutions, comme la Chambre d'agriculture de la Gironde.
Dans ce cadre le CIVB a présenté un nouveau plan de contre-attaque articulé autour de quatre axes, qui est porté par la nouvelle directrice du service marketing du CIVB, Julie Rambaud Texier. Pour booster la demande, ce plan s'appuie tout d'abord sur la mobilisation des prescripteurs susceptibles de peser en faveur des bordeaux, à commencer par les cavistes et autres influenceurs.

Ce contact direct entre vignerons et grand public l'appellation Cotes de Blaye l'expérimente à Bordeaux depuis plusieurs années.
Ensuite la stratégie consiste à raconter les histoires de vigneronnes, de vignerons, qui pourront s'ancrer dans les esprits. A ce titre la directrice du service marketing va jouer sur la Saint-Vincent (le 22 janvier), jour du saint patron des vignerons, pour lancer la « Tournée des vins de Bordeaux », les 24 et 25 janvier 2020, pendant laquelle plus de 1.300 vigneronnes et vignerons iront à la rencontre des consommateurs dans plus de 1.000 points de vente (grandes surfaces, cavistes, etc.). Une opération qui fera à sa manière écho à la traditionnelle fête bourguignonne de la "Saint-Vincent tournante".
Le troisième axe consiste à travailler sur l'image du vin de Bordeaux. "Ce que nous allons continuer à mettre en avant, c'est l'image d'un Bordeaux renouvelé, loin des clichés : un Bordeaux jeune, féminisé, sensible à la question environnementale, innovant" éclaire le président. Le développement du collectif, de synergies coordonnées entre l'interprofession mais aussi les groupes d'appellation et les opérateurs privés va nourrir le quatrième axe de la reconquête.
Côté environnemental Bernard Farges a rappelé qu'aujourd'hui 900 entreprises du bordelais sont engagées dans une démarche SME (système de management environnemental) et que 60 % du vignoble est certifié par une démarche environnementale.

Réduire au maximum les pesticides pour renouer avec la nature, un des objectifs de l'interprofession bordelaise.
"Enfin, voyez les chiffres du ministère de l'Agriculture sur les entreprises labélisées HVE (haute valeur environnementale) : avec plus de 500 entreprises HVE, la Gironde est le premier département de France. Nous bougeons, ce chiffre en est la preuve !" s'est félicité le président.
Bernard Farges en a aussi profité pour saluer le travail de lobbying fait en octobre à Paris, auprès des ministères de l'Agriculture, de l'Economie et des Finances, de la présidence de la République, et à Bruxelles pour limiter voire supprimer "la taxe américaine sur nos vins". Soulignant les choix industriels faits par le gouvernement français, en particulier "en subventionnant Airbus", le président du CIVB a estimé qu'il était à la source de bien des problèmes.

Le CIVB ne veut pas payer pour la guerre entre Airbus (Union européenne) et Boeing (Etats-Unis).
Bernard Farges ne se contente pas ainsi de réclamer réparation pour le contrecoup négatif provoqué sur la filière viticole par le conflit industriel qui oppose les deux grands constructeurs aéronautiques mondiaux, l'Américain Boeing et l'Européen Airbus. Il réagit aussi sans prendre de gants, au risque de ne pas booster son nombre d'amis, au bras de fer engagé par le gouvernement français pour taxer les géants d'Internet que sont les Gafa (Google-Apple-Facebook-Amazon).
"Aujourd'hui la menace se précise sur des mesures de rétorsion américaines face à la taxe Gafa. Une taxe décidée unilatéralement par le gouvernement français. Il est urgent de reporter cette taxe, qui n'a été demandée par personne !" juge de façon sans doute un peu hâtive le président du CIVB. Bernard Farges n'a pas oublié non plus de dégainer contre la menace britannique du "Dry January", ce "Janvier Sec" destiné à purger les buveurs anglais de leurs excès de bouteille de fin d'année. Un mode de pression qui joue sur la persuasion plutôt que la coercition mais qui n'est pas du goût du patron du CIVB.
Une filière de la vigne et du vin qui regroupe plus de 500.000 acteurs directs et indirects en France et qui reste l'un des piliers du secteur de la restauration, a poursuivi le président du CIVB. Après un retour détaillé sur le budget, sur lequel nous reviendrons ultérieurement, le président du CIVB a mis en avant l'eau comme prochain enjeu clé de la filière, tout en estimant que "quand d'autres seront en difficulté pour irriguer, nous, Bordeaux, pourrons encore produire du vin si nous avons investi et si nous avons réglé la question du partage de l'eau".
À lire également
D'où un appel à l'anticipation qui doit selon lui passer par la généralisation de la démarche RSE (responsabilité sociétale de l'entreprise), notamment en accueillant mieux les salariés, et l'accélération sur les sujets environnementaux : une préoccupation déjà largement partagée que le président du CIVB voit passer dans le rétroviseur des viticulteurs bordelais, pour cause de travail terminé, dès 2025.
Jean-Philippe Déjean