Étienne Klein : "Le Progrès est en voie de disparition"
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Acteurs de l'économie - La Tribune. Raréfaction des vocations, discrédit parmi les citoyens, maltraitance par les médias, traitement inapproprié au sein de l'Éducation nationale... la science est l'objet simultanément de "conflits violents" et "d'indifférence massive" au sein de la société. L'image, prestigieuse, de la science est désormais "brisée", notamment parce qu'elle ne s'exprime plus hors ou au-dessus de la société, mais au sein d'une société "que plus personne ne sent être vraiment la sienne." Le Progrès est en crise. Crise de légitimité autant que de reconnaissance...
Etienne Klein. Il y a déjà au moins une crise autour du mot "progrès" lui-même. Le sociologue Gérald Bronner m'a montré récemment un graphique qui illustre très bien qu'à partir des années 1980, la fréquence du mot "progrès" dans les discours publics commence à décroître, et que ce mot finit par être largement détrôné par le mot "innovation", au point d'avoir aujourd'hui quasiment disparu.
Lorsque j'étais étudiant à Centrale Paris, les mots qui revenaient sans cesse dans la bouche de nos professeurs étaient découverte, invention, application, brevet... Le terme d'innovation ne faisait pas partie de leur vocabulaire. Or, aujourd'hui, c'est bien lui qui est devenu omniprésent dans les discours publics comme dans l'apprentissage des sciences, et qui s'est même substitué au "progrès". Comment, à partir de quels événements, en vertu de quels phénomènes, ce renversement sémantique a-t-il pu se produire ? Comment en est-on venu à quasiment supprimer ce mot qui a pourtant été emblématique de la modernité pendant quatre siècles ?
Parce que le progrès est au cœur des "relations science-société", le mépris que la société toute entière lui confère constitue donc incontestablement un révélateur de son état de santé, et même de l'insalubrité de la civilisation...
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Dans le registre des causes, il y a certainement l'évaporation, et même la disparition, de toute philosophie de l'histoire. La chute du mur de Berlin a dans un premier temps instillé la conviction qu'un monde homogène et stable allait s'imposer, qui sonnerait comme la fin de l'histoire. Or l'idéologie du progrès, dans son énoncé même, réclame une philosophie de l'histoire, une configuration du futur qui soit en relation avec le passé et le présent. Croire au progrès, c'est considérer qu'on peut relativiser le "négatif", que le "pur négatif" n'existe pas, car il n'est jamais que le ferment du meilleur, il est ce sur quoi on va pouvoir agir pour le sortir de lui-même, c'est-à-dire, justement, de sa négativité. Se déclarer progressiste ou moderne, c'est donc croire que la négativité contient une énergie motrice que nous pouvons utiliser pour la transformer en autre chose qu'elle-même.
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