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L'Europe prise en tenailles entre l'Amérique et le monde émergent

Audrey Tonnelier

Publié le 22 novembre 2010 à 19:27 - Mis à jour le 22 novembre 2010 à 19:27

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La pharmacie traverse une crise structurelle. Face aux pertes de brevets massives et à la pression économique des autorités, les laboratoires cherchent de nouveaux modèles de croissance, en se diversifiant ou en se renforçant dans des domaines de pointe.

Les industriels européens du médicament sont restés à l'écart de la reprise des grandes fusions intervenue en 2009 entre laboratoires américains (Pfizer-Wyeth, Merck-Schering-Plough). Ces mouvements n'ont que peu modifié le classement mondial, renforçant essentiellement la première place de Pfizer (plus de 60 milliards de dollars pro forma).

Cinq européens figurent parmi les dix premiers mondiaux : le français Sanofi, les suisses Novartis et Roche, le britannique GSK et l'anglo-suédois AstraZeneca. En France, premier producteur et premier exportateur européen de médicaments, le secteur bénéficie depuis dix-huit mois d'une attention particulière (comité stratégique des industries de santé, fonds biotech...). Le but : lier davantage sphère publique et industrie privée. Mais les acteurs de l'Hexagone restent à la traîne dans leur propre pays. Seul Sanofi-Aventis tire son épingle du jeu. Le second français, Servier, est quatrième, et Pierre Fabre ne figure qu'à la onzième place.

Tous doivent faire face à des bouleversements plus structurels que conjoncturels - même si la crise financière a eu des répercussions sur la sévérité des organismes payeurs et la solvabilité de certains patients. L'arrivée à échéance des principaux brevets devrait atteindre un pic dans le monde en 2011, avec un total de 9,2 milliards de dollars de revenus menacés, rappelait récemment le génériqueur Mylan. Trois européens vont encore perdre au moins la moitié de leur portefeuille de médicaments : Roche, Novartis et Sanofi.

Face à cette « falaise des brevets » et à la moindre productivité des départements R&D, les labos européens se retrouvent pris en tenailles entre un marché américain, qui concentre toujours près du tiers des profits, et des pays émergents de plus en plus attirants. À la différence d'autres secteurs, aucun fabricant mondial de médicaments sur ordonnance n'est issu d'Asie ou d'Amérique latine. Mais les industriels choisissent de plus en plus souvent ces régions pour investir, au détriment du Vieux Continent. Ils y trouvent croissance, main-d'oeuvre (relativement) bon marché et scientifiques de haut niveau. Quant aux gouvernements locaux, ils exigent souvent la construction d'usines localement en contrepartie de l'accès d'un laboratoire à leur territoire.

Dans les pays développés, la pression vient des autorités de santé : déremboursements, sévérité accrue lors de l'autorisation de mise sur le marché et de la fixation du prix de vente. Le ralentissement du marché, passé de 10 à 12 % de croissance annuelle au début des années 2000 à moins de 5 % aujourd'hui, ne semble pas près de s'inverser. Et l'Europe, avec une hausse attendue d'environ 1 %, fait figure de parent pauvre. Malgré tout, les industriels du Vieux Continent ont des atouts à faire valoir, grâce à un savoir-faire concentré sur certaines pathologies (cancer, Alzheimer) et un accès facilité à l'environnement scientifique (académique notamment), le tout dans un contexte de vieillissement de la population.

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En matière de croissance, les Européens ont jusqu'ici préféré des stratégies de renforcement ciblé, via de petits rachats, ou des partenariats de licences. S'y ajoutent une diversification géographique et un élargissement de la gamme de métiers des labos. Novartis avec le groupe de produits ophtalmiques Alcon, Sanofi avec Oenobiol ou le spécialiste des produits sans ordonnance Chattem poursuivent tous le même but : se doter d'activités moins soumises aux pressions réglementaires, exemptes de brevets et promises à une forte croissance. Une alternative consiste à cibler des niches lucratives, comme le suisse Roche avec la biotech Genentech. À ce titre, la tentative de rachat de Genzyme par Sanofi, si elle se concrétisait, constituerait un des très rares rapprochements transatlantiques.

Malgré (ou en raison de) ces efforts d'adaptation, l'industrie n'échappe pas aux restructurations. Même Roche, peu coutumier du fait (son dernier plan social remonte au début des années 2000), a annoncé en septembre un plan de réorganisation, afin de réduire les coûts et de maintenir les marges.

À l'avenir, le challenge des industriels européens consistera sans nul doute à trouver des modèles de croissance - et le maintien des marges - compatibles avec les exigences des payeurs (gouvernements, complémentaires santé, citoyens) et des régulateurs (FDA, EMA), fût-ce au prix de transformations douloureuses dans la recherche, la production ou la visite médicale. Un retour aux grandes fusions semble peu probable. Mais de nombreux observateurs s'accordent à dire que d'ici à une décennie, l'Europe ne comptera plus que deux à trois grands groupes pharmaceutiques.

Chris Viehbacher ou l'ambition américaine
Chris Viehbacher, qui fêtera le 1er décembre ses deux ans à la direction générale de Sanofi-Aventis, n'a pas perdu de temps. Sous la houlette du « smiling killer », le labo tricolore a dépensé quelque 9 milliards d'euros en une trentaine d'opérations de rachats et de partenariats, procédé à plusieurs milliers de suppressions de postes et tourné la page Dehecq avec le départ du fondateur, en mai dernier. Mais Chris Viehbacher n'a jamais caché que, le moment venu, il serait prêt à mettre 15 à 20 milliards sur la table pour grossir si le jeu en valait la chandelle. Depuis cet été, ce Germano-Canadien, chouchou des analystes financiers, tente de mettre la main sur l'américain Genzyme. Un « coup » à 18,5 milliards de dollars sur une cible à la santé elle-même fragile, qui fait dire à ses détracteurs qu'il s'est laissé aveugler par les lumières de l'Amérique. S'il réussit, il renouera avec l'histoire de fusions-acquisitions (plus ou moins) réussies qui ont façonné Sanofi, et pourra se targuer d'avoir donné une envergure réellement mondiale au champion français. Dans le cas contraire, c'est peut-être qu'il aura été freiné dans ses ardeurs par le président Serge Weinberg et ses grands actionnaires, Total et L'Oréal, soucieux des performances boursières d'un groupe dont ils souhaitent se désengager.

Audrey Tonnelier

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