Avec la pandémie, l'appétit pour le "pourri" grandit sur les marchés financiers

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Photo d'illustration. À la mi-août, les émissions de junk bonds aux États-Unis culminaient à 274 milliards de dollars, soit déjà plus que sur l'ensemble de 2019, selon les données de l'agence Bloomberg.
Photo d'illustration. À la mi-août, les émissions de "junk bonds" aux États-Unis culminaient à 274 milliards de dollars, soit déjà plus que sur l'ensemble de 2019, selon les données de l'agence Bloomberg. (Crédits : Brendan McDermid)
Les émissions de cette dette à risque culminent aux États-Unis, tandis qu'elle connaissent une accélération sur le Vieux Continent. En cause, notamment : le déversement d'énormes quantités de liquidités pour faire face à la crise.

Ils rapportent plus car ils sont jugés risqués, mais leur succès auprès des investisseurs interroge en pleine pandémie: les emprunts d'entreprise dits "pourris" ont été dopés ces derniers mois par le déversement d'énormes quantités de liquidités pour faire face à la crise.

Peu glorieux, le surnom de ces titres vient de l'anglais "junk bonds", soit "obligations pourries" - appelées aussi à "haut rendement" -, lorsque la note de qualité qui leur est attribuée par les agences de notation est inférieure à un certain niveau.

Lire aussi : Petit lexique de la dette

À la mi-août, les émissions de cette dette à risque aux États-Unis culminaient à 274 milliards de dollars, soit déjà plus que sur l'ensemble de 2019, selon les données de l'agence Bloomberg.

L'Europe a de son côté connu une "accélération" en fin de premier semestre d'après l'agence Fitch Ratings, les émissions de "junk bonds" atteignant en juin 108 milliards d'euros en glissement annuel dans un marché traditionnellement moins développé qu'outre-Atlantique.

"L'appétit des investisseurs pour ces obligations vient de la recherche de rendement", explique Frédéric Rollin, senior investment advisor pour Pictet AM, insistant sur la difficulté d'en trouver aujourd'hui, alors que les marchés sont abreuvés abondamment par les grandes banques centrales.

Lire aussi : 750 milliards d'euros: la BCE corrige le tir et sort l'artillerie lourde

Le rendement, les obligations "junk" sont parmi les rares à en proposer, dans l'actuel environnement de taux d'intérêt très bas.

Banques centrales

La Fed soutient les entreprises dégradées récemment par les agences de notation, comme Ford ou Occidental Petroleum, en rachetant directement leur dette. La BCE achète de son côté de la dette d'entreprises bien notées, mais autorise les banques à lui déposer des titres devenus "pourris" en garantie lorsqu'elles viennent emprunter.

Au coeur de l'été, la presse financière avait fait ses choux gras de l'entreprise américaine d'emballage Ball Corporation, empruntant à 2,875% sur dix ans, du jamais-vu pour une société dont la qualité d'endettement est considérée comme "pourrie".

À titre de comparaison, l'entreprise pharmaceutique Johnson & Johnson, qui détient la meilleure note possible (AAA), a emprunté sur une échéance similaire en août à 1,3%.

La forte progression des emprunts "pourris" est aussi liée à l'arrivée dans cette catégorie d'entreprises dont l'activité, et par effet d'entraînement la note, ont été dégradées en raison du Covid-19. Elles sont surnommées les "fallen angels", ou les "anges déchus".

Dans leurs rangs, le français Accor qui est arrivé en catégorie "junk" en août lorsque l'agence S&P l'a dégradé.

Le groupe hôtelier fait toutefois encore partie des "stars" du secteur de la dette pourrie. Mais, alors que les conséquences économiques de la pandémie sont encore très floues, que dire des entreprises dont la dette continue à se vendre mais qui glissent vers des dégradations successives ?

"Les entreprises qui étaient un peu en difficulté avant le sont encore plus aujourd'hui", reconnaît Alain Krief, responsable de la gestion obligataire pour Edmond de Rothschild AM.

"C'est là ou l'on doit faire notre métier, les identifier et ne pas forcément investir à tout-va", ajoute-t-il, citant pour l'Europe certaines entreprises de location de voitures, ou des équipementiers automobiles allemands.

Faillites

Dans son pire scénario de crise, l'agence S&P Global Ratings anticipe la faillite de 11,5% des entreprises mal notées en Europe d'ici juin 2021, soit le pire niveau depuis le début des années 2000, et 8,5% dans son scénario de base.

C'est le risque spécifique à cette crise qui a vu les autorités se mobiliser très rapidement: au lieu de mener à une vague immédiate de faillites, il faut s'attendre à "un étalement dans le temps des défauts", anticipe Marina Cohen, à la tête de la division High Yield Europe pour Amundi AM.

"Il y a de la liquidité à court terme, mais des entreprises qui n'ont pas la bonne structure de capital pourraient logiquement faire défaut" ensuite.

Dans l'intervalle, certaines pourraient se muer en entreprises "zombies", des groupes maintenus en vie à fonds perdus par les plans d'aide gouvernementaux et les largesses des banques centrales.

Le patron de Deutsche Bank Christian Sewing s'en est inquiété mercredi: "Si une entreprise sur six en Allemagne devenait 'zombie' grâce à des fonds de sauvetage et à la suspension des dépôts de bilan [...], cela aurait un impact sérieux sur la productivité de notre économie".

Lire aussi : Les aides ne devraient pas aller aux entreprises "zombies", selon le patron de la Deutsche Bank

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Commentaires
a écrit le 10/09/2020 à 9:50 :
La grande nouveauté de cette crise, c'est que les dégradations des agences de rating n'ont plus aucun impact sur les cours des actions et des obligations des sociétés concernées.
Ce qui fait un truc ridicule de moins dans la finance.
Mais il y a encore du boulot....
a écrit le 10/09/2020 à 7:31 :
C'est justement pour sauver de "grandes entreprises" zombies que l'état injecte autant d'argent. Cela fait trop longtemps que l'état perfuse notre économie. C'est le modèle économique mondial qui est zombie. Le virus était l'aubaine pour justifier l'injection massive d'argent et maintenir en sursis ce modèle moribond. Aucun état n'avait réussi à effacer la crise financière de 2008.
a écrit le 09/09/2020 à 18:47 :
La dette est le fondement du capitalisme, et encore plus de l'ultralibéralisme mondialisé.
a écrit le 09/09/2020 à 18:27 :
Je crois que je vais arrêter de lire La Tribune, je n'avais pas réalisé que j'étais en plein "Junk journal" à en juger par les commentaires.
Réponse de le 10/09/2020 à 11:08 :
@Le Locataire 09/09/2020 18:27
Il faut continuer de lire La Tribune car la majorité des articles sont intéressants.
Il est inutile de lire et de répondre aux interventions de certains intervenants (ils sont connus).
Cordialement
a écrit le 09/09/2020 à 16:46 :
Facile les banques prennent des risques vu que les banquiers centraux ont décidé d'absorber tous les junks... Donc si sa marche bonjour les bonus !!! Sinon rachat par les banques centrales... C'est merveilleux ou l’aberration de la distribution d'argent magique inutile pour ces dettes zombies et non contrôlée sérieusement... Mais y'a t'il des complicités et des connivences entre certains acteurs qui fabriquent intentionnellement et massivement ces "junks" et les banquiers centraux qui les rachètent sans regarder au nom de la sauvegarde de l'économie... Affaire à creuser mais je doute des gendarmes financiers qui sont pour la majorité des anciens "aimables" collaborateurs des principaux établissements émetteurs de dettes pourries !
a écrit le 09/09/2020 à 10:36 :
Ne pas oublier que les marchés financiers en 2008 ont été sauvés grâce au cash venant de la vente de la... cocaïne.

Mais tout va bien voyons, continuons.

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