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ÉconomieFrance

Christiane Féral-Schuhl, cette femme qui "porte la robe"

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 09 mars 2018 à 06:30 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:14

Christiane Feral-Schuhl, conseil national des barreaux,

Christiane Feral-Schuhl, conseil national des barreaux,

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Première femme à présider le Conseil national des barreaux (CNB), depuis le 1er janvier 2018, Christiane Féral-Schuhl a multiplié les actions en faveur des femmes, lorsqu'elle était bâtonnier du barreau de Paris, entre 2012 et 2013. Elle entend désormais poursuivre cet engagement au profit de l'ensemble des avocats de France.

Christiane Féral-Schuhl n'est pas une militante de la première heure. Les droits des femmes ne l'ont pas obsédée depuis l'âge de raison. Adepte de la méritocratie, « souvent soutenue par des hommes » au long de sa carrière, elle n'était pas, jusqu'à il y a quelques années, « particulièrement interpellée » par la question de l'égalité entre les sexes. Dans le cabinet qu'elle a fondé (avec un homme, Bruno Grégoire Sainte Marie) règne d'ailleurs la parité plutôt « par hasard ».

Ce n'est qu'en 2010 que l'alors candidate au bâtonnat découvre, au fil des rencontres avec beaucoup de jeunes avocates, le sentiment d'injustice et de découragement de ses collègues, « beaucoup trop nombreuses pour qu'il puisse s'agir de cas isolés ». Elles lui racontent non seulement leurs difficultés à concilier vies privée et professionnelle mais, surtout, à quel point elles se sentent bloquées dans l'évolution de leur carrière. La candidate confronte ces récits aux chiffres qui, malheureusement, les confirment : 20% des femmes - deux fois plus que les hommes - quittent la profession dans les dix années suivant la prestation de serment. Cette découverte marquera tant la suite de sa campagne que son bâtonnat.

Les consœurs d'abord

Immédiatement après son entrée en fonction, en janvier 2012, deux actions symboliques signent ainsi le nouvel engagement de Christiane Féral-Schuhl. Elle fait tout d'abord inscrire le terme « avocate » dans le règlement intérieur de l'ordre de Paris. Une contradiction pour celle qui avait choisi de se faire appeler « Madame le bâtonnier » ?

«Je n'aime tout simplement pas le mot"bâtonnière", sa sonorité... "Avocate", c'est plus joli. Je crois qu'il faut que chacune puisse choisir. »

Le 8 mars 2012, profitant des travaux de réfection de la Conciergerie, elle obtient des chefs de juridiction l'autorisation de recouvrir gratuitement les échafaudages d'une bâche portant le slogan : « Et si la femme était (aussi) l'avenir du droit? » « Le mot "aussi" est le résultat d'une négociation avec mon mari », rigole-telle, en ajoutant : « Je ne savais pas comment la profession allait réagir... Mais la vague des "like" sur ma page Facebook a rapidement monté, et il a été décidé de laisser la bâche une semaine de plus que prévu, alors que les travaux étaient terminés ! »

Dans l'année qui suit, les initiatives au profit des avocates parisiennes se multiplient. Un Observatoire de l'égalité est rétabli et chargé de collecter des statistiques. En juillet 2012, le barreau de Paris est le premier ordre professionnel à signer le "Pacte pour l'égalité", élaboré par le Laboratoire de l'égalité à l'intention des candidats à l'élection présidentielle de cette année-là. Une "Charte des bonnes pratiques de la collaboration", adoptée en novembre 2012, se promet d'améliorer la relation de milliers de collaboratrices (et de collaborateurs) avec leur cabinet. Début 2013, le Conseil de l'ordre adopte enfin une interdiction de la rupture unilatérale des contrats de collaboration dans les deux mois suivant le retour au cabinet des collaboratrices en congé maternité car, reconnaît le bâtonnier, « les comportements incorrects étaient trop nombreux » : une mesure qui, reprise par le Conseil national des barreaux (CNB) dans son règlement intérieur national, s'applique désormais aux 164 barreaux. Une commission "Égalité professionnelle", toujours existante, est aussi instituée.

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Changement des mentalités

Au-delà de l'amélioration des conditions de travail des collaboratrices, Christiane Féral-Schuhl espère un changement plus radical : les femmes, qui aujourd'hui représentent 55,1% de la profession (taux qui va augmenter puisque les élèves avocates forment 70% des effectifs), « doivent intégrer les libertés que la dimension entrepreneuriale de notre profession leur offre », estime-t-elle. Face à la faible proportion de femmes associées (24,5%) et, en conséquence, membres du Conseil de l'ordre, elle préconise notamment de « travailler dans deux directions » :

« Dire aux femmes d'oser, mais aussi rappeler aux hommes qu'ils seront plus forts avec des femmes à leurs côtés, puisqu'elles constituent un atout en termes d'innovation comme d'organisation du travail des cabinets.»

Aujourd'hui à la tête de l'organisation représentant l'ensemble des avocats inscrits à un barreau français, elle compte poursuivre cette transformation des mentalités, en commençant par l'analyse. Une étude sur les métiers de l'avocat et les territoires va ainsi être lancée par le CNB en ce premier semestre, afin de mieux appréhender les parcours professionnels des hommes et des femmes, leurs domaines d'exercice et leurs structures d'activité, et d'ainsi formuler des recommandations ou de lancer des formations, promet la présidente. Un tableau de bord d'indicateurs statistiques clés sera aussi mis en place pour mesurer les évolutions. Christiane Féral-Schuhl compte enfin poursuivre l'action engagée par le CNB en 2017 visant à promouvoir l'intégration de la démarche d'égalité professionnelle par les cabinets : elle réfléchit même à la mise en place d'une forme de labellisation.

Rassembleuse de militantes

Le nouvel intérêt de Christiane Féral-Schuhl pour la cause des femmes ne se limite pas à ses collègues avocates. Le colloque qu'elle a organisé au barreau lors de la Journée contre les violences faites aux femmes, le 21 novembre 2012, a notamment marqué le début d'un autre engagement, davantage orienté vers l'extérieur de la profession.

«Je n'ai évidemment pas découvert les violences ce jour-là... Mais c'est à travers ces diverses interventions que j'ai véritablement mesuré la détresse existant à travers le monde. Et j'ai su que l'ordre pouvait et devait être mobilisé sur ces questions», explique-t-elle. Et d'ajouter : «Au-delà des perspectives internationales, il ne faut pas oublier que les victimes de violences peuvent aussi être nos voisines de palier... Et que fait-on alors ?».

Oui, qu'a-t-elle fait, au juste, en tant que bâtonnier notamment ? « Une convention sur l'ordonnance de protection signée avec le procureur de Paris [qui a permis, entre autres, de doter les femmes victimes de violences d'un téléphone portable d'urgence, ndlr] a donné des résultats très appréciables », estime-t-elle. C'est dans ce sillon d'ailleurs que, dans les années suivantes, s'est inscrit le développement par le CNB, le barreau de Paris, la Conférence des bâtonniers et le gouvernement, d'un "kit" de formation sur les violences faites aux femmes à destination des élèves avocats.

Cette journée a aussi nourri une autre envie de Christiane Féral-Schuhl : celle d'écrire un livre sur de grandes avocates, afin d'en faire connaître l'engagement. Publié peu avant le 8 mars 2013, Ces femmes qui portent la robe (Plon) retracent l'histoire de 20 pionnières du droit des affaires (comme Christine Lagarde et Paola Severino, ex-ministre de la Justice italienne) ou défenseures des droits humains (Hillary Clinton, Shirin Ebadi, Gisèle Halimi, etc.). L'ancien bâtonnier a intégralement versé les droits d'auteur perçus au Fonds de dotation "Barreau de Paris Solidarité" pour des actions contre les violences faites aux femmes.

Aujourd'hui, l'envie de se joindre à d'autres batailles ne semble pas l'avoir lâchée : Christiane Féral-Schuhl figure parmi les signataires du Manifeste pour un plan Marshall de l'employabilité des femmes, publié le 5 mars par Les Échos Executives. Elle signera aussi le 8 mars au nom du CNB - avec le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, dont elle a été membre de 2013 à 2015 - la Convention d'engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Engagée tardivement, elle l'est désormais dans la durée.

Giulietta Gamberini

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