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ÉconomieFrance

François Hollande : « Nous courrons un risque d'assèchement du débat démocratique »

César Bernard, Les Mardis de l'Essec

Publié le 11 mars 2020 à 09:54 - Mis à jour le 11 mars 2020 à 17:01

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Le 4 mars dernier, Les Mardis de l'ESSEC - dont La Tribune est le partenaire média - ont reçu l'ancien président François Hollande dans le cadre de la promotion de son dernier ouvrage Répondre à la Crise Démocratique.

VIDEO

(Le début de la master class débute à la 32 minutes de la vidéo)

À l'approche des élections municipales, c'est une occasion pour l'une des dernières figures du PS de revenir sur l'état de la gauche française et de la Ve République avec pragmatisme et non sans une pointe d'humour.

Le RN : colosse politique aux pieds d'argile ?

En France, comme dans le reste du monde, l'une des préoccupations majeures des partis « démocrates » est la montée inexorable des partis « souverainistes », en premier lieu le Rassemblement National (RN).

Cependant François Hollande se veut rassurant : le FN n'a gagné « que » 3 points entre les élections présidentielles de 2012 et 2017. Une autre traduction de la faiblesse du RN réside dans l'abandon de l'une de ses principales revendications sur le plan institutionnel : l'introduction de la proportionnelle lors des élections législatives. L'idée du scrutin majoritaire est de dégager une majorité claire au parlement pour mener à bien le programme de l'exécutif.

En introduisant la proportionnelle, n'importe quel gouvernement perdrait cette marge de manœuvre législative. Le RN est la dernière formation politique à l'avoir compris selon François Hollande. Le passage à un régime présidentiel à l'américaine qu'il défend dans son ouvrage, serait plus propice à la proportionnelle aux élections législatives. Néanmoins, il assume sa préférence pour le scrutin majoritaire. De manière générale, le problème n'est pas la force du RN mais la faiblesse de « toutes les autres formations politiques y compris celle du président Macron » dont il prédit la défaite lors des prochaines municipales.

De l'autre côté du spectre politique, La France Insoumise (LFI) constitue également une menace populiste. Le parti d'extrême gauche remplit les critères de la typologie élaborée par l'ancien chef d'état : la démocratie totale, le choix d'un adversaire et le culte du chef. LFI est « le parti d'un seul homme qui à défaut d'avoir convaincu qu'il représentait la République lui-même, s'est identifié à sa formation politique » tacle l'ancien président avant d'ajouter :

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Illustration de la newsletter L’Alerte La Tribune
« Il ne vaut mieux pas appartenir à La France Insoumise pour espérer se faire entendre au sein du parti ».

Or en s'inspirant de l'essayiste Chantal Mouffe, Jean-Luc Mélenchon a compris qu'il fallait substituer la confrontation du peuple contre l'élite en tant que nouveau socle idéologique à la division historique gauche/droite, confesse notre invité.

La stratégie de la rupture

Le Parti Socialiste quant à lui aurait perdu son identité. Difficile pour le parti de l'ancien président de se référer au discours d'Épinay prononcé par François Mitterrand en 1971 :

« Celui qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi, avec le système capitaliste, celui-là je le dis, ne peut pas être membre du parti socialiste ».

Le PS est de nature réformiste depuis longtemps réfute François Hollande. Une fois à l'Élysée, Mitterrand a lui-même fait le choix de l'Europe et du monde, un choix que les classes populaires ont désapprouvé et qui a profité par la suite à l'extrême droite admet-il. Interrogé sur le contraste entre le discours socialiste et les actes, il compare justement ce discours à celui du Bourget pendant la campagne présidentielle de 2012.

« Quand je déclare mon ennemi c'est la finance, je parle de la finance spéculative (...) (La finance) nous en avons absolument besoin ».

La gauche serait donc passée du socialisme à la social-démocratie ?

« Jamais un ouvrier est venu me voir en me demandant si j'étais socialiste ou social-démocrate (...) cette distinction je ne l'ai jamais perçue ».

Plutôt que de disséquer la sémantique, François Hollande nous suggère d'étudier le contenu et de replacer la gauche dans le mouvement de l'histoire :

« La gauche des vingt prochaines années ne sera pas la même que celle que nous avons connue ces vingt dernières années ».

Alors à quoi ressemblera la gauche sur le plan des idées ? S'il ne s'occupe « pas spécialement du PS » François Hollande a souhaité néanmoins dessiner la ligne idéologique de sa famille politique et lui prodiguer quelques conseils. Se saisissant de l'actualité, il souligne que la crise exogène du coronavirus fait prendre conscience des ruptures nécessaires auxquelles la gauche doit répondre.

« Il faut qu'il y ait des ruptures pour qu'il y ait du progrès », déclare-t-il.

La première concerne les inégalités sociales et la captation de la richesse par une minorité. Pour y remédier Hollande semble reformuler la doctrine ordo-libérale :

« La rupture que doit proposer le socialisme, c'est de ne pas laisser le marché tout envahir et notamment les biens publics essentiels ».

Il appelle aussi de ses vœux une taxation du capital au même niveau que les revenus du travail.

La deuxième est une prise de conscience, trop tardive, du défi climatique. Exceptée la potentielle fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim « la question même de l'écologie n'avait pas été posée » lors du débat de l'entre-deux tours en 2012. À son arrivée au pouvoir, « la seule question qui m'a été posée était « comme vous allez résoudre la crise économique et financière, et réduire le chômage ? » ». C'est seulement après avoir réuni les scientifiques du GIEC (Groupe d'experts intergouvernementaux sur le climat) que le président « prend la mesure de ce qui est en train de se produire ». Aujourd'hui « la rupture c'est de changer de modèle de développement » pour lutter contre le réchauffement climatique.

La troisième est de nature institutionnelle. Le mouvement des gilets jaunes symbolise l'échec de la verticalisation du pouvoir à outrance.

« Je ne crois pas du tout à la figure monarchique », explique-t-il.

Le président ne peut pas s'éloigner du peuple en revêtant les « habits » du monarque au risque de propager la défiance. Cette défiance est d'autant plus forte que les partis qui jouaient auparavant un rôle d'intermédiaire sont considérablement affaiblis. Les comités d'experts ont remplacé les universités d'été qui constituaient pourtant des laboratoires d'idées indispensables à leur fonctionnement. Les partis n'ont même « plus de direction » regrette François Hollande. Il pointe particulièrement du doigt les primaires « qui ont dévoyé la vie des partis », expliquant la grande fragilité du PS et de LR.

Lutter contre le sentiment de « déconsidération »

De cette crise de la représentation naît un malaise profond chez les Français. « Le grand sujet politique c'est qu'une partie de la population se sente oubliée ou déconsidérée (...) Il n'y a pas seulement un problème de représentation mais de considération ». Ce bouleversement au niveau des partis ne marque pas cependant la mort du militantisme, mais plutôt sa mutation.

« Il n'y a pas de crise de l'engagement mais l'engagement n'est plus politique ou syndical (...) il est partout ailleurs » remarque l'ancien chef de l'état.

Cette dépolitisation se manifeste durant les élections municipales : frappés de discrédit, les partis se dissimulent pour laisser place à des listes citoyennes.

Cette nouvelle forme d'engagement court-circuite les institutions traditionnellement hôtes du débat politique, à l'instar de l'Assemblée Nationale. Le Palais Bourbon « n'est plus le lieu où la parole politique s'échange ». François Hollande y regrette également l'uniformisation de l'horizon sociologique.

L'Observatoire des inégalités dénonçait déjà dans un rapport publié en 2018 un manque de représentativité dans un hémicycle composé à 76% de cadres et de professions intellectuelles supérieures et seulement 4,6% d'employés et 0 ouvrier alors qu'ils représentent à eux deux la moitié de la population active. Les législatures précédentes étaient plus en phase avec la composition sociologique de leurs circonscriptions, à défaut d'une représentation à la fois sexuelle, ethnique et d'âge adéquate.

François Hollande note donc une « professionnalisation » de la politique, à contre-courant de l'idée d'un renouvèlement de la classe politique voire d'un dégagisme prôné par La République En Marche se vantant d'avoir introduit la société civile dans les rangs de l'Assemblée. Jamais les députés n'ont été aussi diplômés, ce à quoi l'ancien président répond :

« On ne demande pas des compétences académiques, mais d'avoir une sensibilité » en prenant pour exemple la controverse liée au rejet par les députés marcheurs de l'allongement du congé parental en cas de décès d'un enfant.« La vie parlementaire ne doit surtout pas être faite par des spécialistes, mais par des gens qui écoutent », prévient-il.

De surcroît, « on ne demande pas à un président ou à un homme politique d'être intelligent, on lui demande d'être le plus clairvoyant, le plus sensible (...) et le plus sûr dans sa décision, celui qui va prendre la bonne décision ». Commentaire surprenant à l'heure où l'hystérisation du débat public entraîne la polarisation des électorats qui profite aux populistes soutenant le parallèle abusif entre réflexion et inaction.

Cette déconsidération affecte aussi ceux qui ont une vocation politique. « Ce que je regrette aujourd'hui c'est que beaucoup de personnes de la fonction publique ou même du monde de l'entreprise n'ont aucune envie de s'engager en politique » déplore l'ancien énarque. Dès lors le manque de diversité sociologique et la fin de cette aspiration fait courir un risque de banalisation, d'« assèchement du débat démocratique ».

« L'objectif est de faire ré-adhérer les classes populaires aux partis républicains ».

Par ses mots, François Hollande ne s'adresse pas seulement à sa famille politique car ces classes « ne sont pas seulement en rupture avec la gauche mais avec l'ensemble du système institutionnel ». Il plaide ainsi pour un nouveau partage du pouvoir à travers l'instauration d'un régime présidentiel d'inspiration américaine qui permettrait de « donner au Parlement de nouveau toute sa place » mais également d'achever la décentralisation et de renforcer la participation citoyenne.

Une refonte totale des institutions de la Ve République qui laisserait espérer selon les mots du 24

e

président de la république française « une pratique plus humaine du pouvoir ».

César Bernard, Les Mardis de l'Essec

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