« Le capitalisme perd la boussole » Michel Aglietta

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(Crédits : DR)
Invité le 3 novembre dernier des Mardis de l'ESSEC - dont La Tribune est le partenaire média -, l'économiste Michel Aglietta a parlé aux étudiants du nouveau livre Capitalisme, le temps des ruptures qu'il a dirigé : cycle financier, régime de croissance, exigence de justice sociale, urgence climatique. Débat avec un penseur convaincu que le capitalisme actuel est en crise.

Interrogé sur la situation économique marquée par les taux d'intérêts bas et une croissance fragile, Michel Aglietta a immédiatement mis en avant la théorie du cycle financier sur laquelle il a considérablement travaillé pour décrypter l'actualité.

Concernant la faible inflation que les banques centrales n'arrivent pas à corriger, il estime que des mécanismes beaucoup plus profonds sont à l'œuvre : en Europe, les cycles financiers ne sont pas synchrones, notamment entre l'Allemagne et les pays du Sud de l'UE. Ainsi, il n'appelle pas à une normalisation de la politique monétaire, cette politique de ciblage d'inflation imaginée dans les années 1970 étant obsolète à ses yeux. Il se réjouit en revanche des travaux de recherche menés par la FED qui devraient accoucher d'une nouvelle doctrine monétaire au printemps prochain, stipulant que la création monétaire doit financer un déficit public assurant le plein-emploi, dans le sillage de la Modern Monetary policy, pourtant très contestée par les économistes dominants qui poussent en faveur d'une politique budgétaire de la demande comme Paul Krugman.

De même, il démontre qu'aujourd'hui, la sphère financière asphyxie l'économie réelle en concentrant le capital dans les mains d'un nombre très réduits d'acteurs : les GAFAM n'ont plus seulement une position dominante sur le marché, « ils sont le marché ». Ce néolibéralisme menace même à terme la démocratie à cause du développement d'une économie de rente d'après Michel Aglietta.

S'il s'est félicité du fait que les banques centrales et les institutions internationales (FMI, OCDE ...) aient fini par accepter cette théorie hétérodoxe, contrairement à certains universitaires enfermés dans leur « tour d'ivoire académique », il pointe le fait que « la communauté financière n'a jamais de mémoire du passé ». En effet selon lui, la crise de 2008, qui n'a été ni plus ni moins qu'un « effondrement du système financier global », est « incompréhensible dans l'hypothèse néoclassique d'efficience de la finance ». Or il pointe le retour de cette phase d'euphorie du monde de la finance : les banques « ne connaissent pas le risque systémique, elles ne connaissent que le risque individuel » et on observe alors la formation d'une bulle boursière qui rappelle la bulle immobilière de 2007. Étant donné que l'ampleur de la crise dépend du niveau d'endettement des différents agents - qui bat des records actuellement -, il craint une nouvelle grande crise en cas de retournement du cycle. Il ajoute que les leçons de la crise des dettes souveraines n'ont toujours pas été tirées en Europe : certaines banques allemandes et italiennes détiennent encore des quantités importantes de prêts non performants car le nettoyage des bilans n'a pas été effectué. Si ces banques passent de justesse les stress tests mis en place par la BCE, elles restent toujours fragiles et constituent une menace pour l'équilibre de la zone euro.

Michel Aglietta dénonce donc avec fermeté l'adage bien connu des milieux financiers selon lequel « This time is different » ...

« Le capitalisme n'a pas de morale.
C'est le politique qui doit lui donner »

Toutefois, son analyse ne limite pas à une critique de la finance. Michel Aglietta est également avec Robert Boyer, le fondateur de l'école de la régulation qui analyse les différents régimes de croissance à la lueur de l'histoire et des sciences sociales. Ainsi selon cette théorie, le capitalisme traverse des phases historiques où les institutions fonctionnent bien les unes avec les autres, générant une croissance régulière et un partage de la valeur stable, et des phases de rupture où les institutions ne sont plus adaptées à l'environnement économique et social. Selon lui, nous sommes en pleine phase de rupture du capitalisme, avec la crise de 2008 comme point de départ.

« Les banques centrales ont fait ce qu'elles ont pu,
les États n'ont pas suivi. »

Si les banques centrales, et en particulier la réserve fédérale américaine, ont d'après lui bien réagi en 2008 en injectant des milliards de liquidités, il a fustigé l'erreur de ne pas avoir demandé de contreparties en termes de pouvoir aux banques, comme par exemple un nouveau Glass-Steagall Act. Ainsi l'institution bancaire reste largement inefficace, développant une épargne oisive gigantesque qui ne profite pas à l'économie réelle. De manière générale, les États semblent parfois immobiles. Il prend notamment le cas de l'Allemagne dont le modèle économique est aujourd'hui fragilisé avec une baisse des importations chinoises. Pour se relancer, et relancer l'Europe par la même occasion, l'Allemagne n'aurait qu'à effectuer de gros investissements d'infrastructures, d'autant plus qu'elle bénéficie même de taux d'intérêts négatifs à dix ans qui rendraient cet effort indolore. Or, au nom du sacro-saint équilibre budgétaire inscrit dans la Constitution, l'Allemagne n'a toujours pas entrepris ces investissements, une « aberration » qui enferme tout le continent sur un chemin de stagnation séculaire d'après Michel Aglietta.

Au sein du rapport salarial, Michel Aglietta affirme que « le capitalisme perd la boussole dans la hiérarchie des revenus par rapport à l'utilité sociale » en dénonçant les écarts de revenus entre les professeurs et les traders à titre d'exemple pour illustrer son propos. Tout cela nourrit donc des conflits sociaux partout dans le monde, des gilets jaunes en France aux soulèvements populaires en Amérique du Sud mais « l'enjeu n'est pas compris par les politiques ».

En parallèle, il a dénoncé une « démission du politique » dans la gestion du changement climatique. Selon lui, rien n'a été fait depuis dix ans sur ce sujet. En effet, l'Accord de Paris n'a pas été mis en œuvre et nous sommes engagés sur une trajectoire d'augmentation de la température de 4°C d'ici 2050. Pire, il craint un mouvement de déglobalisation qui menace directement la gouvernance des biens communs, et le premier de tous, l'environnement. Michel Aglietta a pour cela fustigé la position paradoxale de Donald Trump : il mène une politique protectionniste tout en cherchant à préserver le poids du dollar, qui est la devise clé du système monétaire international (ou plutôt ce qu'il en reste), à savoir la devise qui permet la fluidité des relations économiques internationales. Il fait courir le risque d'une fragmentation du monde et d'un basculement dans une logique de blocs commerciaux, nocive à la fois pour l'économie mais surtout pour le multilatéralisme, cet héritage du régime de croissance des Trente Glorieuses déjà très fragilisé.

Dans les phases de rupture du capitalisme, le politique doit jouer un rôle prépondérant pour accompagner et guider les évolutions structurelles de la société et bâtir un nouveau régime de croissance. Force est de constater selon Michel Aglietta que ce le pilier politique n'arrive plus aujourd'hui à donner une morale et un sens à un capitalisme qui semble en être fortement dépourvu.

« L'utopie d'aujourd'hui fait les normes
de demain en rassemblant les masses »

Si l'analyse du capitalisme est son domaine de prédilection, Michel Aglietta est également force de proposition dans son ouvrage où il essaie de tracer les grands axes du prochain régime de croissance.

Selon lui, on ne peut pas faire de politique climatique sans le retour d'une justice sociale suffisante. Pour appuyer cela, il reprend la thèse de Rawls et des biens premiers comme critère de justice sociale. Ainsi, celui qui fut membre du Haut Comité des Finances Publiques porte le projet d'une taxe carbone dont les recettes doivent être recyclées dans le rapport salarial pour avoir le soutien de l'ensemble de la population. Selon lui, le coût de la transition écologique ne peut pas reposer uniquement sur la taxe carbone. Pour réaliser les investissements verts, la finance doit être mise à contribution car elle dispose d'une manne d'épargne oisive qui ne demande qu'à se détourner de l'économie brune vers l'économie verte. Ainsi, il pense qu'il en va de la responsabilité des banques centrales, des banques publiques de développement et des investisseurs institutionnels d'orienter ces capitaux vers des entreprises qui suivent les critères ESG (environnemental, social, de gouvernance). Si les États doivent mettre la pression sur ces trois acteurs, ils doivent également les guider en menant une stratégie industrielle claire. Le politique se doit donc de dépasser la « tragédie des horizons », le temps politique ne faisant que subir le court-termisme des marchés financiers à l'heure actuelle.

Michel Aglietta propose un Green New Deal, un nouveau contrat social où la finance est au service de la préservation de l'environnement tout en assurant la justice sociale, nécessité absolue pour sauver la démocratie. Ses idées ont déjà commencé à germer, que ce soit dans les programmes de certains candidats démocrates aux primaires aux États-Unis mais aussi au sein de la nouvelle Commission européenne où le Green New Deal n'est plus seulement un slogan.

Mis en cause sur le caractère utopique de ses propositions, Michel Aglietta revendique au contraire cet esprit car selon lui « l'utopie d'aujourd'hui fait les normes de demain en rassemblant les masses ». Il appelle donc la jeunesse à se mobiliser en faveur d'un renouveau du capitalisme, guidé par la « richesse inclusive » et non plus par le PIB qui ignore la finitude de la planète et le capital humain.

Il avoue ne pas savoir si le prochain régime de croissance sera encore un système capitaliste : seul indice, il pense qu'écologie et capitalisme sont compatibles. En revanche, il est sûr que le néolibéralisme doit disparaître intégralement pour faire face aux problèmes du XXIe siècle.

A 81 ans, Michel Aglietta n'est toujours pas rassasié : il a annoncé être déjà en train de travailler sur son prochain ouvrage, en collaboration avec des spécialistes de la question environnementale. Ce livre qui paraîtra dans deux ans formera avec Capitalisme, le temps des ruptures, la dernière version de la théorie de la régulation.

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