ENTRETIEN. Selon le directeur de l'École d'affaires publiques de Sciences Po, la dégradation des conditions de vie des classes moyennes et populaires alimente la spirale de la défiance à l'égard des institutions. Face à cette crise, l'économiste plaide pour une refondation des lieux de socialisation.LA TRIBUNE - Montée des populismes, votes antisystèmes... que disent ces phénomènes sur l'état et l'évolution de la confiance dans le monde ?
YANN ALGAN - La montée des forces antisystèmes témoigne d'une crise de confiance dans les institutions, dans les experts, les élus et les élites. Il y a également une défiance vis-à-vis des autres. Ces deux dimensions sont complémentaires mais il faut les distinguer. La défiance dans les institutions est ce qui représente le terreau commun de l'ensemble des forces antisystèmes en Europe ou aux États-Unis. C'était aussi la matrice commune du mouvement des « gilets jaunes ». La confiance en l'autre est la dimension clé qui fait le grand partage des eaux entre les électeurs de la gauche radicale, beaucoup plus confiants et tournés vers un autre projet de société, et les électeurs de la droite populiste (Rassemblement national en France ou la Ligue du Nord en Italie) qui témoignent d'un rapport très dégradé aux autres qui se manifeste par un repli identitaire. C'est là tout le sujet d'un prochain livre (1), sur lequel je travaille avec Daniel Cohen, Elizabeth Beasley et Martial Foucault.
Quels sont les principaux facteurs qui ont déclenché cette crise ?
C'est la dégradation des conditions d'existence des classes moyennes et des classes populaires qui fait le lit de cette défiance. Celle-ci est très liée au dérèglement économique du capitalisme. Les citoyens ont nourri un immense ressentiment vis-à-vis des institutions, des experts, des responsables, pour leur incapacité à les protéger contre ces nombreux risques. Dans ces risques, il y en a qui relèvent plus de la conjoncture, avec des répercussions très longues, comme la crise financière. Cette crise a créé une vraie rupture dans la confiance à l'égard des institutions nationales et européennes quant à leurs capacités à protéger les citoyens pendant la dernière décennie.
Il existe aussi des dérèglements plus structurels liés à la mondialisation, à la montée des inégalités, à la robotisation. Beaucoup de travaux, comme ceux de l'économiste du MIT (Massachusetts Institute of Technology) David Autor, montrent que « le choc chinois », en détruisant des emplois dans le secteur industriel américain, a conduit à une très forte défiance dans les institutions. Les personnes dont les métiers sont les plus menacés par la numérisation sont celles qui se tournent vers les forces antisystèmes et qui ont le moins confiance dans les institutions. Ces risques économiques ont joué un rôle considérable dans la dégradation de la confiance vis-à-vis des institutions. C'est très lié au rôle essentiel de la confiance dans les sociétés postindustrielles. Il y a toujours eu des sociétés de risques. Les risques dans les sociétés agraires ou préindustrielles, comme les tremblements de terre, les sécheresses, étaient perçus comme relevant de l'action extérieure des hommes. Face à ces grands risques et pour stabiliser leur angoisse et leur peur, les hommes ont inventé des religions et des mythologies. Avec la fin des idéologies et le recul de certaines religions, il y a eu la prise de conscience que les nouveaux risques, comme la perte d'emploi, le changement climatique, les dangers sanitaires, sont liés à l'activité humaine. La dégradation de la confiance à l'égard des institutions pour protéger les citoyens de tout cela est au fondement de l'anxiété dans ces sociétés.
Propos recueillis par Philippe Mabille et Grégoire Normand